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L’ALGÉRIE AU NIGER ET OUVERTURE SUR L’AES : entre engagement sollicité, sécurité et stabilité régionales et souveraineté productive

19 septembre 2026 par Yves Ekoué Amaïzo

Dossier Afrocentricity : AES-ALGÉRIE

L’ALGÉRIE AU NIGER ET OUVERTURE SUR L’AES : entre engagement sollicité, sécurité et stabilité régionales et souveraineté productive

Dr. Yves Ekoué AMAÏZO

Directeur général, Afrocentricity Think Tank

yeamaizo@afrocentricity.info

19 septembre 2026

Résumé court

L’engagement algérien au Niger révèle une évolution vers une conception préventive et régionale de la sécurité nationale. Au-delà du volet militaire, Alger pourrait contribuer à un nouvel ordre sahélien fondé sur la médiation, l’intégration économique et la transformation productive. Cette ambition reste toutefois confrontée aux risques d’ingérence, de concurrence géopolitique et d’enlisement régional. La palabre intelligente entre les dirigeants de l’AES et l’Algérie devrait ouvrir la voie à une nouvelle doctrine de la stabilité dans le voisinage sahélien.

Résumé exécutif

L’engagement récent de l’Algérie au Niger soulève des questions importantes sur l’évolution de sa doctrine de sécurité et sur sa place dans les recompositions géopolitiques du Sahel. Présentée comme une intervention sollicitée par un État ami, cette implication peut être interprétée à la fois comme une mesure de sécurité régionale préventive, une action de stabilisation et une défense des intérêts nationaux algériens au-delà des frontières.

L’analyse montre que la politique algérienne ne s’inscrit pas nécessairement dans une logique d’interventionnisme classique. Elle semble plutôt évoluer vers une conception élargie de la sécurité nationale, dans laquelle la stabilité des États voisins devient une condition de la sécurité du territoire algérien. Cette orientation doit toutefois être conciliée avec les principes de souveraineté, de non-ingérence et de refus d’un engagement militaire durable au Sahel.

L’analyse est élargie aux relations entre l’Algérie et les pays de l’AES. Elle examine les possibilités d’un ordre régional plus inclusif, fondé non seulement sur la coopération sécuritaire, mais aussi sur la transformation économique, la production manufacturière, l’agro-industrie et l’intégration des chaînes de valeur. Les trajectoires du Maroc et de l’Ouganda sont mobilisées comme références comparatives pour réfléchir aux conditions d’une industrialisation progressive.

Enfin, le texte envisage un rôle accru de l’Algérie comme facilitateur et médiateur au Sahel. La consolidation de cette fonction dépendrait de sa capacité à éviter l’enlisement militaire, à maintenir une position d’équilibre entre les puissances extérieures et à proposer, avec les États sahéliens, un projet commun de souveraineté régionale et de transformation productive.


Sommaire :

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  • 0. Introduction : coup d’Etat avorté au Niger
  • 1. Intervention à la « demande officielle » d’un Etat ami
  • 2. La doctrine de l’engagement sécurité régionale préventive : l’exception comme droit commun ?
  • 3. Sécurités et intérêts économiques : sortir de l’approche du « tout militaire »
  • 4. Algérie et AES, nouvelles dynamiques régionales au Sahel : vers un ordre régional « inclusif »
  • 5. Des progrès réels du Niger, mais encore insuffisants pour garantir la stabilité durable
  • 6. Consensus par défaut entre l’AES et l’Algérie : le défi commun de la transformation manufacturière
  • 7. Phase de transition : vers la transformation productive de voisinage
  • 8. Trajectoire indicative de convergence vers les seuils de référence de transformation productive
  • 9. Le Maroc : une trajectoire de référence pour la transformation productive
  • 11. Vers une stratégie industrielle intégrée Algérie-AES : de la complémentarité économique à la transformation productive régionale
  • 12. Niger : Les vertus d’une conférence nationale inclusive pour consolider la cohésion nationale et la résilience de l’État
  • 13. Algérie : vers un rôle de facilitateur et de médiateur au Sahel ?
  • 14. Ouverture de l’Algérie sur le Mali, les débuts d’un pragmatisme confédéral ?
  • 15. Conclusion : avancer vers un projet de souveraineté régionale
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0. Introduction : coup d’Etat avorté au Niger

Les 28–29 août 2026, une faction mutine des forces armées nigériennes, se présentant comme les « Forces armées pour la restauration de la patrie », a tenté un coup d’État contre le Président Abdourahamane Tiani à Niamey[1].

Débat 1 : Ramsamy, S. (2026). «  AES : Pourquoi la crise au Niger change TOUT ». Débat de Samantha Ramsamy. In www.youtube.com. Accédé le 2 septembre 2026. Voir https://youtu.be/88mDkKi5qWA?is=3iGVJoie4lBe92Xv et https://www.youtube.com/watch?v=88mDkKi5qWA

Débat 2 :   Ramsamy, S. (2026). « Après le Niger, l’Algérie prête à verrouiller la sécurité du Mali ? ». Débat de Samantha Ramsamy. In www.youtube.com. Accédé le 2 septembre 2026. Voir https://www.youtube.com/watch?v=Kkq3eoUFLLk

Des combats et des explosions ont été signalés près de l’aéroport international, du palais présidentiel et des locaux de la radio-télévision nationale. Les autorités ont affirmé avoir repoussé la mutinerie, avec l’appui de la garde présidentielle et de forces russes (Africa Corps) pour reprendre la base aérienne 101. Il y a eu plusieurs blessés et des morts de part et d’autre, sauf qu’aucune communication crédible n’a été faite à ce sujet.

Le Gouvernement du Niger a présenté l’événement comme une tentative de déstabilisation interne, et non comme un renversement réussi du régime. L’Algérie a ensuite déployé des avions de combat le 31 août 2026, à la demande des autorités nigériennes, pour « prévenir d’éventuelles attaques » et soutenir la stabilité du pays.

L’intervention militaire algérienne au Niger a eu lieu au Niger le 31 août 2026, lorsque l’Algérie a déployé des avions de combat et des appareils de soutien à la demande des autorités nigériennes, ce dans le contexte d’une tentative de mutinerie à Niamey. Cette tentative a avorté. On attend des révélations sur la nationalité des armes utilisées, la source des financements, les équipements de télécommunications utilisées par les « nouveaux putschistes », le retard de la sécurité russe à « donner l’alarme », à moins qu’il ne s’agisse d’une volonté de fragiliser la tête de l’exécutif du Niger, voir le Général Abdourahamane Tiani et Président du Niger.

Avec l’intervention de l’Algérie au Niger, en complément opportuniste d’Africa Corps de la Russie, il est possible de s’interroger sur l’évolution de la doctrine militaire algérienne, sa sécurité au Sahel dans le cadre d’une sécurité régionale avec en filigrane sa propre sécurité nationale. Il s’agit là d’un changement radical avec des interventions extérieures ciblées et limitées sur la base d’une requête officielle du Niger. Mais, la compétition d’influence régionale et les dynamiques de médiation pourrait servir stratégiquement à consolider le rôle de l’Algérie comme une puissance régionale[2], surtout face au silence de la CEDEAO, et des pays de la sous-région.

Le rôle de l’Algérie[3] est particulièrement intéressant à observer dans la sous-région, ce dans le cadre des enjeux de puissance.

1. Intervention à la « demande officielle » d’un Etat ami

La révision constitutionnelle de 2020 en Algérie a introduit une évolution importante. Elle a ouvert la possibilité, sous conditions politiques et institutionnelles, de déployer des forces algériennes hors du territoire national. Cette évolution ne signifie pas l’adoption d’une doctrine interventionniste. Elle fournit plutôt une base juridique à des opérations limitées : maintien de la paix, soutien sécuritaire régional, assistance à un État voisin ou action rendue nécessaire par une menace immédiate aux frontières algériennes.

Le cas nigérien illustre cette transformation. Si un soutien militaire algérien a effectivement été fourni à la demande des autorités nigériennes dans un contexte de déstabilisation interne, il doit être compris comme une assistance défensive et circonscrite, et non comme l’amorce d’une présence militaire permanente au Sahel. La logique serait celle d’une intervention avec consentement de l’État concerné, ce qui distingue juridiquement et politiquement l’opération d’une intervention imposée ou d’une occupation.

La difficulté réside néanmoins dans la notion même de « demande ou requête officielle ». En période de tentative de coup d’État ou de crise de légitimité, il est essentiel de déterminer quelle autorité est habilitée à solliciter une assistance extérieure. Si le pouvoir reconnu est affaibli ou renversé, le consentement peut devenir juridiquement contestable et politiquement explosif. Alger devra donc éviter toute action pouvant être interprétée comme un soutien à une faction dans un conflit interne. Sa marge d’action dépend ainsi de la clarté du mandat, du consentement nigérien, de la durée de l’engagement et de son caractère strictement limité.

2. La doctrine de l’engagement sécurité régionale préventive : l’exception comme droit commun ?

Depuis l’indépendance en 1962 à nos jours (2026), la politique militaire algérienne repose sur une ligne générale de non-intervention extérieure. Cette orientation découle directement de l’histoire nationale : la guerre de libération, le refus de la domination coloniale, l’attachement à l’autodétermination des peuples et la méfiance envers les alliances militaires susceptibles de limiter l’autonomie stratégique du pays. L’Algérie a donc traditionnellement privilégié la défense territoriale, la protection de ses frontières et le règlement diplomatique des crises régionales.

Cette doctrine n’a toutefois jamais été totalement absolue. L’Algérie a envoyé des forces hors de ses frontières dans des circonstances exceptionnelles. Les cas les mieux établis concernent les guerres israélo-arabes de 1967 et 1973, lorsque l’Algérie a soutenu l’Égypte dans le cadre de la solidarité arabe contre Israël. Elle a également participé à plusieurs opérations internationales de maintien de la paix, sous mandat de l’Organisation des Nations unies, notamment dans des contextes africains et asiatiques.

Ces précédents ne correspondent pas à une stratégie régulière de projection de puissance. En 1967 et 1973, il s’agissait d’un engagement lié à un conflit régional majeur contre l’Etat d’Israël et à une solidarité politique arabe. Dans le cadre des opérations de paix, les déploiements relevaient principalement d’un mandat international, et non d’une initiative militaire unilatérale d’Alger. L’Algérie n’a donc pas développé un modèle comparable à celui de puissances qui entretiennent des bases permanentes à l’étranger ou mènent régulièrement des opérations extérieures. L’Algérie a toujours privilégiée une doctrine articulée autour de cinq principes essentiels :

  • la défense du territoire national et de la souveraineté nationale ;
  • la priorité à l’intégrité territoriale, avec la sécurisation des frontières terrestres, maritimes et aériennes et aujourd’hui des données ;
  • la priorité au non-alignement et à la non-ingérence, et le respect de la souveraineté des autres Etats ;
  • le refus de l’ingérence, de l’emploi offensif de la force hors du territoire et de l’engagement hors frontières sauf exception ;
  • la préservation de la stabilité régionale, et donc de l’engagement hors frontières, lorsque celle-ci conditionne directement la sécurité nationale algérienne.

La doctrine actuelle de l’Algérie reste officiellement non interventionniste, mais l’affaire du Niger montre qu’elle peut accepter une intervention extérieure limitée, à la demande d’un État voisin, lorsqu’Alger estime que sa propre sécurité et la stabilité régionale sont en jeu.

La doctrine militaire actuelle de l’Algérie a été respectée pour le Niger. Sauf que le problème de la requête officielle d’un Etat peut poser problème : qu’aurait fait l’Algérie si le coup d’Etat avait réussi au Niger et que le « nouveau » pouvoir avait demandé l’assistance d’Alger tout en garantissant les intérêts d’Alger ?

Si l’intervention militaire hors des frontières algériennes constituaient l’exception dans la doctrine, le nouvel engagement de l’Algérie ouvre une boite de pandore où l’exception pourrait devenir un droit commun dans la région du Sahel et fonder un renouveau d’une puissance régionale qui veut stabiliser l’espace pour soutenir et réussir les projets structurants de développement et de souveraineté.

L’Algérie conserve officiellement une doctrine de non-ingérence, centrée sur la défense du territoire, la souveraineté et le non-alignement. Toutefois, la dégradation sécuritaire au Sahel, notamment au Niger, favorise une évolution vers une logique de sécurité régionale préventive, autorisant un soutien extérieur limité lorsque les intérêts algériens sont directement menacés. Alger cherche ainsi à préserver son rôle régional sans devenir une puissance expéditionnaire, ni le relais sécuritaire d’acteurs étrangers.

3. Sécurités et intérêts économiques : sortir de l’approche du « tout militaire »

L’implication accrue de l’Algérie dans son environnement sahélien répond d’abord à une logique de sécurité nationale. Le Niger partage une longue frontière avec l’Algérie et occupe une position décisive dans l’équilibre du Sahara central. Une dégradation durable de la situation nigérienne risquerait de renforcer les circulations transfrontalières d’armes, de groupes armés, de trafiquants, de mercenaires, de djihadistes, de combattants divers et variés, voire de réseaux de criminels, agissant pour leur propre compte ou pour le compte de tiers.

Pour Alger, la stabilité du Niger ne relève donc pas seulement de la solidarité régionale. Elle constitue une extension directe de la sécurité de la frontière méridionale algérienne. Cette approche peut être définie comme une doctrine de sécurité avancée : il ne s’agit pas d’attendre qu’une menace franchisse la frontière, mais de contribuer, en amont et de manière limitée, à empêcher sa consolidation dans les espaces voisins.

Cette logique est renforcée par les crises multiples qui traversent le Sahel : affaiblissement institutionnel, coups d’État, insurrections armées, trafics transfrontaliers, rivalités communautaires, déplacements de populations et compétition entre puissances extérieures. L’effondrement ou la fragilisation durable d’un État voisin créerait une pression sécuritaire considérable sur le sud algérien.

Les enjeux économiques complètent cette dimension sécuritaire. Le projet de gazoduc transsaharien, envisagé entre le Nigeria, le Niger et l’Algérie, représente un intérêt stratégique majeur. Ce corridor pourrait, à terme, relier les importantes ressources gazières nigérianes aux infrastructures algériennes et aux marchés européens. Sa réalisation dépend toutefois d’un minimum de stabilité politique et sécuritaire tout au long de son tracé.

La sécurisation de ce projet ne suffit pas, à elle seule, à expliquer l’intérêt algérien pour le Niger. Néanmoins, elle constitue un levier structurant. La stabilité nigérienne protège simultanément plusieurs intérêts : les frontières, les routes commerciales, les infrastructures futures, la crédibilité des grands corridors africains et la place de l’Algérie comme plateforme énergétique méditerranéenne.

L’action algérienne peut donc être lue à deux niveaux :

  • à court terme, elle vise à limiter les risques sécuritaires immédiats et à prioriser la stabilité des Etats pour sortir de l’approche du « tout militaire » qui tarde à donner des résultats probants en termes sécuritaires et en termes de développement humain[4] ;
  • à moyen et long termes, elle contribue à préserver les conditions politiques nécessaires aux projets d’intégration économique et énergétique entre l’Afrique de l’Ouest, le Sahel, la Méditerranée et l’Union européenne.

4. Algérie et AES, nouvelles dynamiques régionales au Sahel : vers un ordre régional « inclusif »

Dans le contexte des recompositions géopolitiques en cours au Sahel et en Afrique du Nord, l’Algérie apparaît comme un acteur incontournable de toute stratégie durable de stabilisation et de transformation économique régionale. Par sa position géographique, sa capacité énergétique, son poids démographique et son expérience diplomatique, elle constitue un partenaire naturel des pays de l’AES. Toutefois, une stratégie régionale crédible ne saurait reposer sur une logique d’exclusivité. Elle doit au contraire s’inscrire dans une approche pragmatique fondée sur la coexistence et la complémentarité avec les différentes puissances extérieures présentes dans la région. L’enjeu consiste moins à remplacer des partenariats existants qu’à construire un projet de développement porté prioritairement par les intérêts économiques et stratégiques des pays de l’AES et de l’Algérie. L’Algérie devient de fait un acteur incontournable, et ne se prive pas de structurer des cohabitations réalistes avec les puissances extérieures. Il est question de stopper la « guerre froide du Sahe[5]l ».

4.1 Algérie, acteur incontournable

L’Algérie cherche à conserver une place d’acteur pivot et incontournable dans l’espace sahélo-saharien, tant sur les plans de la sécurité, de la stabilisation et de la construction de la paix à partir du développement économique. Sa géographie, ses capacités militaires, sa profondeur territoriale, son expérience diplomatique et son rôle historique dans plusieurs médiations régionales lui donnent un avantage compétitif certain. Toutefois, son influence est aujourd’hui confrontée à la montée de l’Alliance des États du Sahel — Niger, Mali et Burkina Faso — ainsi qu’à la redéfinition des partenariats sécuritaires de ces États,  rappelant l’urgence de la souveraineté et de la non-ingérence dans leurs affaires.

Les relations entre Alger et les pays de l’AES sont complexes. L’Algérie partage d’importantes frontières communes avec eux et une préoccupation commune pour la souveraineté et la réduction de certaines dépendances extérieures. Cependant, des divergences existent quant aux méthodes de stabilisation, à la gestion des rébellions, aux rapports avec les acteurs internationaux et aux priorités nationales de chaque gouvernement.

Le contraste entre le Niger et le Mali est particulièrement révélateur. Au Niger, Alger peut apparaître comme un voisin directement concerné par la stabilité du régime et par la prévention d’une crise pouvant atteindre sa frontière. Au Mali, les tensions autour de la mise en œuvre des accords de paix, de la question touarègue et du rôle de la médiation algérienne[6] ont réduit la marge de manœuvre d’Alger[7]. Le rôle traditionnel de facilitateur algérien reste reconnu, mais il est également contesté par certains acteurs maliens qui y voient une influence trop importante dans leurs affaires internes. Alger logeant des opposants politiques au régime de Bamako est encore parfois considéré comme juge et parti, même si les relations sont en mode « décongélation avancée ».

Dans ce contexte, Alger doit convaincre les membres de l’AES que son action n’est ni une tentative de contrôle ni une politique d’alignement sur une puissance étrangère. Son objectif est de maintenir une relation fonctionnelle avec ces gouvernements, tout en évitant que l’espace sahélien ne soit exclusivement structuré par d’autres partenaires sécuritaires ou économiques. Il va de soi que le partage équitables des recettes tirées des importants investissements en cours pourraient mettre tout le monde d’accord ? et neutraliser le « diviser pour régner » des puissances non africaines vers d’autres espaces d’opération.

La compétition régionale dépasse largement le champ militaire. La Russie renforce son influence par les livraisons d’armes, la formation, l’assistance sécuritaire et la présence de l’Africa Corps[8]. La France, après le recul de ses opérations militaires et le retrait forcé de plusieurs pays sahéliens, conserve certains leviers diplomatiques et économiques, mais son influence sécuritaire directe a fortement diminué. La Turquie développe ses exportations de défense, ses drones, ses relations commerciales et ses partenariats de formation. Les Émirats arabes unis disposent de moyens financiers, logistiques et commerciaux importants. Le Maroc, enfin, progresse à travers les banques, les télécommunications, les investissements, les corridors commerciaux et son initiative atlantique destinée à désenclaver les États sahéliens. Les Occidentaux ne doivent pas oublier que l’essentiel de la déstabilisation et de la crise sahéliennes relèvent d’abord de leur responsabilité avec une intervention hasardeuse en Libye[9] qui a déstabilisé et divisé ce pays jusqu’à ce jour. Aussi, au lieu de jouer dans la cour de la capacité de nuisance, chacun pourrait faire amende honorable et soutenir la démarche de reconstruction en profondeur de la stabilité régionale au Sahel à partir des projets de développements structurants et de création d’emplois décents.

L’enjeu ne doit plus être un marché d’influence mais un marché économique de complémentarité, conjugaison et coordination des ressources, des intelligences collectives en soutien à la paix. Ce ne sont pas les projets qui manquent mais la volonté de fournir des ressources, des technologies, des infrastructures, des contrats sécuritaires, des routes commerciales, des accès portuaires et ferroviaires, des projets énergétiques, de la lutte contre la désertification et le changement climatique et des solutions aux migrants climatiques… C’est donc une véritable rupture avec un passé d’ingérence qui doit avoir lieu pour une nouvelle définition d’un ordre régional inclusif. Cette rupture avec l’ordre ancien peut reposer sur les progrès réels du Niger.

4.2 Cohabitations réalistes avec les puissances extérieures

Face à cette concurrence, l’Algérie cherche une voie intermédiaire. Elle ne veut ni abandonner son rôle régional ni s’enliser dans des guerres prolongées. Elle privilégie donc une présence discrète, défensive, diplomatique et pragmatique. Son modèle n’est pas celui d’une intervention militaire massive, mais celui d’une influence fondée sur la proximité géographique, la sécurité frontalière, les relations bilatérales et la médiation.

La présence russe au Sahel constitue une donnée majeure. Alger entretient historiquement des relations militaires et politiques importantes avec Moscou. Toutefois, une convergence avec la Russie ne signifie pas automatiquement une coopération opérationnelle directe avec l’Africa Corps dans chaque pays sahélien. Dans le cas nigérien, il convient de distinguer une convergence d’intérêts — soutien à la stabilité du pouvoir en place et lutte contre la déstabilisation — d’un commandement conjoint ou d’une opération militaire algéro-russe formellement établie.

L’Algérie reste attentive à son autonomie stratégique[10]. Elle ne souhaite pas être confondue avec une force étrangère, qu’elle soit russe, occidentale, turque ou émiratie. Devenir le prolongement sécuritaire d’une puissance extérieure serait contradictoire avec les fondements mêmes de sa diplomatie : souveraineté, non-alignement et refus de la sous-traitance politique.

Son rôle de stabilisateur comporte néanmoins des risques. Une implication trop visible dans les crises intérieures sahéliennes pourrait susciter la méfiance des populations ou des autorités locales. Elle pourrait aussi exposer Alger à des accusations de partialité, particulièrement dans des contextes où la frontière entre assistance sécuritaire, soutien politique et ingérence peut devenir floue. Le principal danger serait l’enlisement : être entraînée dans des conflits qu’elle ne maîtrise pas, supporter un coût politique et militaire croissant, et perdre son image de médiateur relativement neutre.

5. Des progrès réels du Niger, mais encore insuffisants pour garantir la stabilité durable

L’histoire récente du Niger montre un paradoxe souvent ignoré dans les débats politiques. Depuis le début des années 2000, plusieurs indicateurs socio-économiques ont progressé de manière significative. Pourtant, ces avancées n’ont pas permis de réduire suffisamment les vulnérabilités structurelles du pays ni de consolider durablement la cohésion nationale. Cette situation justifie aujourd’hui l’ouverture d’une conférence nationale inclusive afin de construire un nouveau consensus autour des priorités nationales.

Le PIB par habitant du Niger est passé de près de 194 dollars américains (USD) en 2000 à plus de 775 USD en 2025[11], soit une multiplication par près de quatre en vingt-cinq ans[12]. Toutefois, malgré cette amélioration, le Niger demeure parmi les pays les plus pauvres du monde[13].

L’Indice de Développement Humain (IDH) a également progressé, passant d’environ 0,27 en 2000 à 0,42 en 2023, soit une hausse de plus de 55 %[14]. Cette progression traduit des améliorations dans l’espérance de vie, l’accès à l’éducation et le revenu. Néanmoins, le Niger reste classé dans la catégorie des pays à faible développement humain[15].

L’accès à l’électricité[16] constitue un autre exemple de progrès notable. En 2000, 6,5 % de la population avait accès à l’électricité. En 2024, ce taux atteignait 21,3 %. Cette évolution représente un triplement du taux d’accès, mais signifie également que près de quatre Nigériens sur cinq restent privés d’électricité[17].

Dans l’éducation[18], le taux brut de scolarisation dans l’enseignement secondaire est passé d’environ 6 % en 2000 à 20 % en 2024[19]. Là encore, le progrès est réel mais demeure insuffisant pour répondre aux besoins d’une population dont plus de la moitié a moins de vingt ans.

En matière de pauvreté, les avancées sont plus limitées. Selon les données disponibles de la Banque mondiale, le taux de pauvreté national était encore de 41,2 % en 2021[20]. Avec 83,8 % en 2005, le Niger est passé en 2021 à 60,5 % de la population du Niger qui vit avec moins de 3 dollars internationaux par jour, corrigés des différences de coût de la vie entre les pays selon les parités de pouvoir d’achat (PPA) de 2021. Autrement dit, si le Niger comptait 100 habitants en 2021, environ 61 personnes disposeraient d’un niveau de consommation ou de revenu inférieur au seuil international de pauvreté de 3 USD, soit 1 750 Franc CFA (XOF) par jour (Parité du pouvoir d’achat (PPA) 2021)[21]. Vivre avec moins de 52 500 Franc CFA (XOF) par personne et par mois demeure la réalité pour beaucoup de citoyennes et citoyens nigériens. La croissance économique tant vantée par les gouvernements successifs n’a donc pas encore produit les effets attendus en termes de ruissellement, encore moins en matière d’inclusion sociale et de réduction des inégalités.

En 2021, le Niger affichait un indice de Gini de 32,9[22], -inférieur à celui du Mali avec 35,7 et du Burkina Faso avec 37,4,- traduisant une distribution des revenus relativement moins inégalitaire avant le coup d’Etat du Général Tiani du 23 juillet 2023.

Parallèlement, les dépenses consacrées à la sécurité et à la défense ont connu une forte augmentation au cours des dix dernières années en raison de la dégradation de l’environnement sécuritaire sahélien, lié historiquement à l’intervention catastrophique de l’OTAN en Libye et au Sahel. Cette dépense sécuritaire stratégique a réduit les marges budgétaires disponibles pour les investissements dans les secteurs sociaux, les infrastructures productives et l’amélioration du niveau de vie des populations, et peut-être de certains militaires.

C’est précisément cette tension entre impératif sécuritaire, développement économique et attentes sociales qui rend aujourd’hui indispensable un cadre de dialogue national permettant de réajuster collectivement les priorités du Niger et assurer la redevabilité comme des preuves de transparence et d’inclusivité.

6. Consensus par défaut entre l’AES et l’Algérie : le défi commun de la transformation manufacturière

L’un des principaux enseignements des vingt-cinq dernières années est que les économies du Sahel demeurent largement exportatrices de matières premières brutes et faiblement industrialisées.

La valeur ajoutée manufacturière[23] représente la part de la richesse nationale créée par les activités de transformation industrielle. Cet indicateur est l’un des meilleurs révélateurs de la capacité d’un pays à transformer localement ses ressources naturelles et agricoles.

À partir des statistiques de la Banque mondiale reproduites sous forme graphique, il est possible de présenter l’évolution de la Valeur Ajoutée Manufacturière (VAM) en % du PIB entre 2000 et 2024/2025 pour quelques pays choisis : l’Algérie, le Niger, le Mali et le Burkina Faso, avec le Maroc et l’Ouganda comme références, plusieurs enseignements stratégiques apparaissent (voir le graphique).

6.1 Algérie versus Niger

L’Algérie a connu une désindustrialisation relative importante avec une VAM proche de 45 % du PIB en 2000 pour tomber à 9,4 % du PIB en 2024. En comparaison, le Niger en passant de 6,9 % à 9,4 % témoigne d’une industrialisation trop faible pour penser sortir de la pauvreté. Le paradoxe de l’Algérie est qu’avec un potentiel énergétique exceptionnel, un marché intérieur important, des infrastructures relativement développées, et un capital humain important et bien formé, ce pays se retrouve aujourd’hui à des niveaux de VAM relativement proches de ceux du Niger, pays dont l’économie demeure largement primaire. Il y a eu un problème de gouvernance économique et de changement de stratégie préjudiciable en termes d’emplois productifs. Progressivement, la richesse pétrolière a remplacé la volonté  originale d’industrialisation et toute l’écosystème nécessaire pour produire un effort manufacturier collectif. L’économie nigérienne, elle, est restée essentiellement extractive sans véritable base industrielle. Le fait qu’aucune transformation dans la chaine de valeurs « uranium » n’ait eu lieu commande de questionner le rôle de la France au Niger au cours des cinq dernières décennies.

Néanmoins, à la lumière du nouveau cadre proactif de coopération de bon voisinage, de respect mutuel et de partage équitable des recettes tirées des projets communs, des complémentarités sont possibles entre les deux pays. En effet, l’Algérie peut devenir pour le Niger un véritable fournisseur d’énergie et de biens intermédiaires, ce à coût compétitif. Mais les plateformes logistiques méditerranéennes de l’Algérie pourraient améliorer la performance logistique du Niger tout en ouvrant des perspectives dans les transferts de technologies.

Le Niger peut raisonnablement dans une période de transition exporter et rapidement demander des partenariats « gagnant-gagnant » dans les domaines aussi variés que l’uranium, le pétrole, les mines notamment les métaux rares. Cette approche de bon voisinage ne repose plus une concurrence en interne, mais pourrait se révéler comme une approche pertinente de l’association des avantages compétitifs sans concurrence interne pour la création d’un écosystème intégré de type : infrastructure – logistique – transformation productive, pierre angulaire de la création de chaînes de valeur intégrées. Par exemple,

  • la transformation de l’uranium nigérien en des industries spécialisées en Algérie avec des sous-traitances croisées ;
  • la transformation agro-industrielle au Niger notamment l’oignon, le niébé et le sésame pour un marché acheteur dans tout le sahel et les pays côtiers ; ou encore
  • la transformation du cuir nigérien en une industrie du cuir, de la chaussure et de l’habillement dans les deux pays et de manière décentralisée.

6.2 Algérie versus AES (Burkina Faso, Mali, Niger)

Les trois pays de l’AES présentent une VAM comprise majoritairement entre 6 % et 10 % avec un Mali qui a peu progresser, passant d’une VAM de 6,3 % à 7,3 % du PIB en 2025. Le Burkina-Faso est en chute libre, passant d’une VAM de 15,3 % du PIB en 2000 à de 6,6 % du PIB en 2025. La moyenne de l’AES est trop faible, avec une VAM de 6,9 % en 2024/25. L’Algérie, malgré son avance structurelle, converge aujourd’hui vers les mêmes niveaux statistiques, avec 9,4 % du PIB. Le problème majeur est que les quatre pays n’ont pas encore transformé leurs ressources naturelles en production manufacturière. Les économies restent dominées par des produits non transformés comme : les ressources minières, les hydrocarbures, les produits bruts de l’agriculture sans transformation, et une trop faible transformation locale des matières premières. Il va de soi que le niveau de création d’emplois productives et décents demeure insignifiant.

Le défi commun et globale des quatre pays se résume à transformer et produire davantage localement avant d’exporter. La réalité en 2025/26 est que la création de richesses se réalise encore trop souvent hors de la région, notamment pour les produits non transformés que sont : le pétrole, le gaz, le coton, l’or, l’uranium, le bétail et les produits agricoles non transformés.

L’objectif stratégique à atteindre avec un croissance économique moyenne de la VAM de 15 % du PIB. Cet objectif cohérent est un minimum à atteindre compte tenu l’urgence de rattraper la moyenne mondiale estimée à 15,1 % en 2024 et celle de l’Afrique subsaharienne estimée à 10 % en 2025 avec une moyenne entre 2020 et 2025 de 10 %[24].

Un seuil de 15 % de VAM constituerait le fondement pour une base industrielle crédible, à savoir un niveau permettant la montée en productivité et en compétitivité tout en soutenant la concurrence et une amélioration significative de l’emploi industriel décent et non polluant.

Or, la croissance économique moyenne de l’Algérie et des pays de l’AES entre 2000 et 2025 demeure extrêmement faible. L’Algérie atteint à peine une moyenne de 2,33 % et les pays de l’AES, 4,82 % (voir le tableau suivant).

Le scénario réaliste pour les pays de l’AES, s’ils maintiennent une croissance du PIB de 4,82 %, est d’atteindre au moins une croissance manufacturière de 7 %, ce qui correspond à une moyenne des pays qui ont connu un développement accéléré tout en réalisant une transformation de leur matières premières. Or, il faut bien distinguer entre deux indicateurs importants :

 

Algérie, Burkina-Faso, Mali, Niger et moyenne des pays de l’AES : 2020 à 2025

Croissance économique moyenne du PIB en %

Pays Croissance moyenne annuelle du PIB (%) entre 2020 – 2025
Niger 6,95 %
Mali 3,6 %
Burkina Faso 3,93 %
AES (Mali, Niger, Burkina Faso) 4,82 %
Algérie 2,33 %
Source : Élaboration de l’auteur à partir des données de la Banque mondiale : World Bank (2026). World Development Indicators (WDI) (2026). « GDP growth (annual %), 2000-2024 ». in World Bank. Accédé le 2 septembre 2026. Voir https://data.worldbank.org/indicator/NY.GDP.MKTP.KD.ZG?locations=DZ
  • la part de la VAM dans le PIB (%) quoi équivaut au niveau d’industrialisation (voir graphique plus haut) ; et
  • la croissance de la VAM (%) qui estime le rythme annuel d’expansion de l’activité manufacturière.

Le rythme annuel d’expansion de l’activité manufacturière doit être introduite pour évaluer la vitesse et la date approximative où les pays pourront atteindre les 15 % de part de la valeur ajoutée manufacturière et à être considéré comme entrant de plein pied dans une véritable trajectoire de l’industrialisation.

7. Phase de transition : vers la transformation productive de voisinage

À partir des moyennes de croissance du PIB sur la période 2020-2025 et des niveaux de valeur ajoutée manufacturière (VAM) observés en 2024-2025, le tableau suivant met en évidence l’effort de convergence nécessaire pour atteindre un seuil de transformation productive comparable aux économies émergentes performantes. Il permet d’apprécier simultanément le retard de croissance économique et le déficit d’industrialisation de l’Algérie, des pays de l’AES, de l’Afrique subsaharienne et du monde. Néanmoins, il semble important de comparer et de positionner les Etats africains par rapport à la moyenne mondiale pour générer une forme d’émulation pour atteindre au moins la moyenne mondiale. Les chiffres relatifs au gap à rattraper pour atteindre deux seuils de référence tels que la croissance du PIB à 7 % et la part de la VAM à 15 % ont été choisis pour au moins démarrer le processus (voir le tableau suivant).

PHASE DE TRANSITION : VERS LA TRANSFORMATION PRODUCTIVE DE VOISINAGE.

Gap à rattraper pour atteindre deux seuils de référence : croissance annuelle du PIB à 7 % ET VAM à 15 % du PIB

A partir de la moyenne de la croissance moyenne du PIB de 2020-2025 et VAM de 2024/2025

Pays / Région VAM

(% du PIB)

Croissance moyenne du PIB 2020-2025 (%) Objectif PIB (%) Objectif VAM (%) Gap PIB vers 7 % (points) Gap VAM vers 15 % (points)
Algérie 9,4 2,33 7,0 15,0 +4,67 +5,60
Niger 6,9 6,95 7,0 15,0 +0,05 +8,10
Mali 7,4 3,60 7,0 15,0 +3,40 +7,60
Burkina Faso 6,6 3,93 7,0 15,0 +3,07 +8,40
AES (moyenne) 6,96 4,82 7,0 15,0 +2,18 +8,04
Afrique subsaharienne 10,0 4,5* 7,0 15,0 +3,20 +5,00
Monde 15,0 3,3** 7,0 15,0 +4,00 0,00
Source: Afrocentricity Think Tank. Recalculated from: World Bank (2026). World Development Indicators 2026. World Bank. Washington D. C. Accessed 2 September 2026. Retrieved from https://data.worldbank.org/indicator/NV.IND.MANF.ZS
*IMF (2026). Perspectives Économiques Régionales. Afrique Subsaharienne. Des progrès durement acquis et mis à l’épreuve. IMF : Washington D. C., p. 42.
**IMF (2026). World Economic Outlook 2026. January 2026. International Monetary Fund Update. Global Economy: Steady amid Divergent Forces. IMF: Washington D. C.

A partir de l’écart entre la moyenne mondiale et la réalité des résultats des pays ou de la région, il est possible de se faire une idée des efforts à fournir pour atteindre les deux seuils de référence fixées pour stabiliser un écosystème de transformation productive au Sahel.

Le principal défi des pays de l’AES n’est pas tant la croissance économique que la transformation structurelle de cette croissance en activité manufacturière. Avec une croissance moyenne du PIB de 4,82 %, l’AES affiche déjà une dynamique supérieure à celle de l’Algérie (2,33 %) et proche des économies africaines les plus performantes, mais sa VAM moyenne de 6,96 % du PIB reste très inférieure au seuil de référence de 15 %.

Le Niger constitue le cas le plus intéressant : avec une croissance de 6,95 %, il a pratiquement atteint l’objectif de 7 % de croissance du PIB (gap de seulement 0,05 point), mais demeure confronté à un important déficit industriel (8,1 points de VAM à rattraper). Cela suggère que la croissance nigérienne est principalement tirée par les ressources naturelles et non par la transformation manufacturière.

L’Algérie présente la situation inverse. Son niveau de VAM (9,4 %) est supérieur à celui des pays de l’AES, mais sa croissance économique moyenne (2,33 %) révèle un déficit de dynamisme productif de 4,67 points par rapport à l’objectif de 7 %. Le pays dispose donc d’atouts industriels plus développés, mais doit accélérer l’investissement et la diversification économique.

Le Mali et le Burkina Faso cumulent un double retard : un déficit de croissance économique (respectivement 3,40 et 3,07 points) et un déficit industriel important (7,60 et 8,40 points de VAM). Ces deux pays nécessitent simultanément des politiques de transformation productive et d’accélération de la croissance.

Comparée à l’Afrique subsaharienne, dont la VAM atteint déjà 10 % du PIB, l’AES accuse un retard de plus de 3 points de VAM. À l’échelle mondiale, l’écart est encore plus marqué puisque la moyenne mondiale atteint déjà 15 %, niveau retenu comme référence.

L’enseignement central est que l’objectif stratégique de l’AES ne doit pas se limiter à porter la croissance économique à 7 %, mais surtout à doubler pratiquement la contribution manufacturière au PIB. L’intégration productive entre l’Algérie et l’AES pourrait constituer un levier majeur : l’Algérie apportant l’énergie, les infrastructures et certaines capacités industrielles, tandis que les pays de l’AES apporteraient leurs ressources minières, agricoles et leur dynamique de croissance.

Ainsi, le véritable enjeu des dix à quinze prochaines années n’est pas seulement de croître davantage, mais de faire en sorte que cette croissance repose de plus en plus sur la transformation locale des matières premières, l’agro-industrie, la transformation minière et la création de chaînes de valeur régionales capables de porter progressivement la VAM régionale vers le seuil de 15 % du PIB. Cette phase de rattrapage correspond à une phase de transition vers la transformation productive de voisinage.

8. Trajectoire indicative de convergence vers les seuils de référence de transformation productive

En prenant comme point de départ une VAM moyenne de 6,96 % du PIB pour l’AES en 2024-2025 et un objectif de 7 % de croissance annuelle du PIB, une stratégie industrielle coordonnée pourrait permettre une montée progressive de la valeur ajoutée manufacturière à travers trois paliers successifs. Cette trajectoire suppose que la croissance manufacturière progresse plus rapidement que la croissance globale du PIB grâce au développement des chaînes de valeur régionales, à l’agro-industrie, à la transformation minière et à l’intégration économique avec l’Algérie.

TROIS PHASES POUR LA TRANSITION VERS LA TRANSFORMATION PRODUCTIVE

Trois (3) Phases pour la transition vers la transformation productive Part de la VAM dans le PIB Horizon cible Croissance moyenne

du PIB requise

Phase 1 : Industrialisation émergente 10 % 2030 ≈ 6,0 %
Phase 2 : Industrialisation intermédiaire 12 % 2035 ≈ 6,5 %
Phase 3 : Transformation productive avancée 15 % 2040 ≥ 7,0 %
© Afrocentricity Think Tank

Les trois phases suivantes sont proposées :

  • 10 % de VAM en 2030 constituerait le premier seuil de rattrapage et permettrait à l’AES de rejoindre approximativement le niveau actuel de l’Afrique subsaharienne. Cet objectif pourrait être atteint avec une croissance économique proche de 6 % par an, soutenue par une amélioration des infrastructures de communication, de logistique et de la digitalisation servant alors d’effet de levier pour les industries agroalimentaires, les matériaux de construction et la première transformation minière, et les équipements médicaux.
  • 12 % de VAM en 2035 marquerait l’entrée dans une phase d’industrialisation intermédiaire fondée sur des chaînes de valeur régionales plus intégrées. Une croissance économique moyenne de l’ordre de 6,5 % par an serait nécessaire pour soutenir cette montée en gamme.
  • 15 % de VAM en 2040 correspondrait à un niveau proche de la moyenne mondiale actuelle et traduirait une véritable transformation productive des économies de l’AES. Ce scénario supposerait d’atteindre durablement une croissance économique d’au moins 7 % par an, tout en maintenant une croissance manufacturière supérieure à celle du PIB.

La transition vers une transformation productive de voisinage pourrait être structurée autour de trois étapes successives : atteindre 10 % de valeur ajoutée manufacturière dans le PIB à l’horizon 2030, 12 % en 2035 et 15 % en 2040. Cette trajectoire implique une accélération progressive de la croissance économique régionale vers le seuil de 7 % par an, mais surtout une croissance durable de l’industrie manufacturière supérieure à celle du PIB. L’enjeu principal n’est donc pas seulement d’augmenter la croissance, mais de modifier sa structure afin que celle-ci repose davantage sur la transformation locale des ressources naturelles, l’agro-industrie, la transformation minière et les chaînes de valeur régionales entre l’Algérie et les pays de l’AES.

Avec une valeur ajoutée manufacturière moyenne estimée à 6,96 % du PIB, les pays de l’AES se situent en dessous de la moyenne de l’Afrique subsaharienne (10 %) et à moins de la moitié du niveau de référence mondial (15 %). Une trajectoire réaliste de transformation productive pourrait être structurée en trois étapes successives : atteindre 10 % de VAM à l’horizon 2030, afin de converger vers la moyenne actuelle de l’Afrique subsaharienne ; 12 % à l’horizon 2035, correspondant à une phase d’industrialisation intermédiaire fondée sur le développement des chaînes de valeur régionales ; puis 15 % à l’horizon 2040, seuil correspondant à la moyenne mondiale actuelle. Cette progression graduelle ferait de l’objectif de 15 % non seulement un indicateur de transformation structurelle des économies de l’AES, mais également un marqueur de convergence vers les standards internationaux de développement industriel.

9. Le Maroc : une trajectoire de référence pour la transformation productive

Le graphique met en évidence la singularité du Maroc parmi les pays africains comparés. Alors que l’Algérie, le Niger, le Mali et le Burkina Faso affichent des niveaux de valeur ajoutée manufacturière (VAM) compris entre 6 % et 10 % du PIB, le Maroc a maintenu sur une longue période une VAM relativement stable autour de 14 % à 18 % du PIB, soit un niveau proche de la moyenne mondiale actuelle. Cette performance n’est pas le résultat d’initiatives sectorielles isolées, mais d’une succession de stratégies industrielles cohérentes mises en œuvre sur près de deux décennies.

9.1 Le Pacte Émergence (2005-2009) a marqué une première étape en ciblant quelques secteurs moteurs à fort potentiel, notamment l’automobile, l’aéronautique, l’offshoring et l’agro-industrie. Cette approche a permis de concentrer les investissements et de créer des avantages compétitifs dans des filières sélectionnées.

9.2 Le Plan National d’Émergence Industrielle (2010-2014) a ensuite renforcé cette dynamique à travers le développement de plateformes industrielles intégrées, de zones franches et d’écosystèmes productifs capables d’attirer les investissements nationaux et internationaux. L’objectif n’était plus seulement de produire, mais de structurer un environnement favorable à l’ensemble de la chaîne de valeur.

Cette stratégie a été approfondie par le Plan d’Accélération Industrielle (2014-2020), qui a favorisé une intégration locale plus importante des activités productives, une montée en gamme technologique et une forte progression des exportations manufacturières. Le Maroc est ainsi passé d’une logique de production à une logique d’écosystèmes industriels intégrés, reliés aux marchés régionaux et mondiaux.

Pour l’Algérie et les pays de l’AES, la principale leçon du modèle marocain est que la transformation productive ne repose pas sur la multiplication d’usines isolées, mais sur la construction d’écosystèmes industriels complets associant infrastructures, logistique, sous-traitance, formation, financements et accès aux marchés. Dans cette perspective, l’objectif proposé de faire passer progressivement la VAM de l’AES de 6,96 % aujourd’hui à 10 % en 2030, 12 % en 2035 puis 15 % en 2040 pourrait être atteint grâce au développement de pôles industriels régionaux, de clusters sectoriels et de chaînes de valeur transfrontalières entre l’Algérie, le Niger, le Mali et le Burkina Faso. L’expérience marocaine montre ainsi qu’une stratégie industrielle de long terme, articulée autour de programmes quinquennaux successifs, peut permettre d’accroître durablement la contribution du secteur manufacturier à la croissance économique et à la transformation structurelle des économies.

En définitive, le Maroc a consolidé une trajectoire industrielle fondée sur des politiques successives, l’intégration aux chaînes de valeur et l’essor des exportations manufacturières[25].

9.3 Les leçons du Maroc pour la transformation productive

Le Maroc offre une trajectoire de référence particulièrement éclairante pour la transformation productive en Afrique. Ce pays a démontré sa capacité à maintenir une valeur ajoutée manufacturière élevée. Celle-ci est passée de 16 % du PIB en 1965 pour se situer à 15 % du PIB en 2025 avec un plafond de 20 % du PIB en 1984 et un plancher de 14 % du PIB en 2012[26], et une moyenne autour de 16,75 % du PIB depuis 60 ans. Ce niveau élevé reflète moins la réussite de projets industriels isolés qu’une politique cohérente, progressive et durable. Du Pacte Émergence au Plan d’Accélération Industrielle, le pays a structuré des filières prioritaires, — automobile, aéronautique, agro-industrie, électronique et services externalisés —, autour d’infrastructures adaptées, de zones industrielles intégrées, d’incitations ciblées et d’une forte orientation exportatrice.

La principale leçon pour l’Algérie et les pays de l’AES est que l’industrialisation ne peut reposer sur la seule implantation d’usines ou sur la valorisation ponctuelle de matières premières. Elle exige la construction d’écosystèmes complets : mise en place d’infrastructures de transports, des plateformes logistiques, de facilitations administratives sur l’environnement des affaires, qui serviront alors de levier pour les fournisseurs locaux, sous-traitants, centres de formation, dispositifs de financement, normes de qualité, innovation et accès aux marchés régionaux et internationaux. Le Maroc montre ainsi que la montée en gamme productive résulte d’une articulation durable entre vision publique, investissement privé, intégration territoriale et insertion dans les chaînes de valeur.

Pour l’Algérie et l’AES, l’enjeu n’est donc pas de reproduire mécaniquement le modèle marocain, mais d’en retenir le principe central : transformer les avantages comparatifs — ressources naturelles, énergie, position géographique, marchés régionaux et capital humain — en avantages compétitifs organisés. La réussite industrielle dépendra de la capacité à faire émerger des pôles productifs spécialisés et interconnectés, plutôt que des pipelines isolées, des unités de production dispersées et faiblement intégrées. Le Maroc peut être considérée comme faisant partie de la phase 3, celle de la transformation productive avancée.

10. L’Ouganda : un modèle d’industrialisation progressive fondé sur l’agro-industrie

L’Ouganda a suivi une trajectoire particulièrement instructive pour les pays à faible niveau d’industrialisation initiale (voir le graphique plus haut). Ce pays a démontré sa capacité à maintenir une valeur ajoutée manufacturière soutenue. Celle-ci est passée de 8 % du PIB en 1965 pour se situer à 14 % du PIB en 2025 avec un plancher de 2 % du PIB en 1981 et un plafond de 20 % du PIB en 2020, et une moyenne autour de 10,9 % du PIB[27] depuis 60 ans, un niveau largement supérieur à celui observé aujourd’hui dans les pays de l’AES et proche de l’objectif de référence fixé à l’horizon 2030, soit supérieur à une VAM de 10 % du PIB. Cette évolution démontre qu’un pays à revenu intermédiaire inférieur peut développer une base industrielle significative sans disposer au départ d’un secteur manufacturier avancé.

Trois étapes sont identifiées pour mieux comprendre la trajectoire de l’Ouganda.

10.1 Ouganda étape 1. La première phase de cette transformation a reposé sur une stratégie d’industrialisation légère, centrée sur des secteurs directement liés aux ressources locales et à la demande domestique. L’Ouganda a développé la transformation agroalimentaire, le textile, les boissons, le cuir et d’autres activités manufacturières à faible intensité technologique mais à forte capacité de création d’emplois. Cette approche a permis d’accroître progressivement la valeur ajoutée locale tout en réduisant la dépendance aux exportations de produits bruts.

10.2 Ouganda, étape 2. Cette dynamique a été renforcée par la création de parcs industriels spécialisés offrant aux entreprises des infrastructures communes, des services logistiques et un environnement favorable à l’investissement. Ces zones ont facilité la concentration des activités productives et l’émergence de grappes industrielles capables de générer des effets d’entraînement sur le reste de l’économie.

10.2 Ouganda, étape 3. Parallèlement, l’Ouganda a adopté une politique active de substitution aux importations, consistant à produire localement des biens auparavant importés. Cette stratégie a stimulé la demande pour la production nationale, favorisé l’émergence d’entreprises locales et renforcé progressivement les capacités industrielles du pays.

10.3 Les leçons de l’Ouganda pour la transformation productive

L’Ouganda illustre un modèle d’industrialisation progressive fondé sur la valorisation des ressources locales et la réponse aux besoins du marché intérieur. La hausse de sa valeur ajoutée manufacturière, qui a atteint près de 19,6 % en 2010 avant de tomber à 14,4 % en 2025, montre qu’une base productive peut être construite à partir de secteurs relativement accessibles : transformation agroalimentaire, boissons, textile, cuir et autres industries légères. Cette trajectoire repose sur le développement de parcs industriels, la concentration d’activités complémentaires et une stratégie de substitution aux importations.

La principale leçon pour les pays de l’AES est que l’agro-industrie peut constituer le premier socle d’une transformation productive durable. Avant de viser des filières technologiques complexes, il importe de transformer localement les produits agricoles, pastoraux et forestiers, de réduire les pertes post-récolte, de sécuriser l’approvisionnement des marchés domestiques et de substituer progressivement les importations de produits alimentaires et de biens de consommation courante.

L’expérience ougandaise souligne toutefois qu’une progression initiale ne suffit pas : pour préserver et consolider les gains industriels, les États doivent garantir l’accès à l’énergie, aux financements, aux infrastructures de stockage et de transport, ainsi qu’à des marchés régionaux solvables. Pour l’AES, l’objectif devrait donc être de faire de l’agro-industrie non pas une activité isolée, mais le point de départ de chaînes de valeur territorialisées, capables de relier production agricole, transformation, emballage, logistique, distribution et exportation régionale.

10.4 Sans mimétisme, des approches stratégiques pour la transformation productive de l’AES

Dans la perspective de la trajectoire proposée pour l’AES, l’expérience de l’Ouganda suggère qu’un objectif intermédiaire de 10 % de VAM en 2030 pourrait être atteint grâce au développement de l’agro-industrie et de la transformation primaire. Le passage à 12 % en 2035 résulterait ensuite de l’émergence de véritables écosystèmes productifs régionaux. Enfin, l’objectif de 15 % en 2040 nécessiterait une montée en gamme progressive vers des activités manufacturières plus diversifiées et plus intensives en technologie.

Pour les pays de l’AES, l’expérience ougandaise présente un enseignement majeur. Contrairement au modèle marocain, davantage fondé sur l’intégration aux chaînes de valeur mondiales dans des secteurs relativement sophistiqués, l’exemple ougandais montre que l’industrialisation peut débuter par la valorisation des ressources agricoles et des marchés nationaux. L’agro-industrie, la transformation des produits d’élevage, le textile-coton, le cuir, les boissons et les matériaux de construction peuvent constituer les premiers moteurs de la transformation productive régionale. La transformation productive ougandaise s’est appuyée sur l’agro-industrie, les parcs industriels et la substitution aux importations[28].

Ainsi, si le Maroc illustre la réussite d’une politique d’écosystèmes industriels orientés vers l’exportation, l’Ouganda démontre qu’une industrialisation fondée sur la transformation des ressources locales peut également permettre d’atteindre un niveau de VAM proche de la moyenne mondiale.

L’Ouganda peut donc être considérée comme faisant partie de la phase 2, celle de l’entrée dans une phase d’industrialisation intermédiaire fondée sur des chaînes de valeur régionales plus intégrées, passage obligatoire pour atteindre une transformation productive avancée.

11. Vers une stratégie industrielle intégrée Algérie-AES : de la complémentarité économique à la transformation productive régionale

L’Algérie et les pays de l’AES partagent un même défi : un faible niveau de transformation productive qui limite la création de valeur et l’intégration économique. Dans ce contexte, une stratégie industrielle commune peut transformer la complémentarité des ressources en véritable levier de développement.
L’enjeu est de passer d’économies fragmentées à une dynamique régionale fondée sur l’industrie, les chaînes de valeur et la souveraineté productive.

11.1 AES et Algérie : faible niveau de transformation productive

Les pays de l’AES (voir tableaux et graphiques plus haut) présentent aujourd’hui une valeur ajoutée manufacturière moyenne de seulement 6,96 % du PIB, bien en dessous de la moyenne de l’Afrique subsaharienne (10 %) et très éloignée de la moyenne mondiale (15 %). Cette situation traduit une faible transformation locale des ressources disponibles, alors même que la région dispose d’importants gisements agricoles, pastoraux et miniers. Les niveaux actuels de VAM en 2025 observés au Niger (6,9 %), au Mali (7,4 %) et au Burkina Faso (6,6 %) indiquent que la majeure partie de la valeur créée par le coton, le bétail, les céréales, l’or ou les minerais continue d’être captée en dehors des économies nationales, faute de capacités suffisantes de transformation industrielle. Les données de la Banque mondiale confirment par ailleurs qu’aucun des trois pays, ni d’ailleurs l’Algérie, qui est passée d’une VAM de 45 % du PIB en 2000 à 9 % du PIB en 2025, n’atteignent les niveaux manufacturiers observés dans plusieurs économies émergentes asiatiques où la VAM dépasse régulièrement 20 % du PIB.

11.2 Vers une stratégie commune de la transformation productive Algérie-AES.

Face à ce constat, une stratégie commune entre l’Algérie et les pays de l’AES apparaît particulièrement pertinente. Les deux espaces disposent d’avantages complémentaires plutôt que concurrents. L’Algérie apporte une base industrielle plus développée, des infrastructures énergétiques importantes, un marché intérieur de plus de 45 millions d’habitants, un accès direct à la Méditerranée ainsi qu’une capacité supérieure de financement, de formation et d’appui technique. De leur côté, le Niger, le Mali et le Burkina Faso disposent d’un important potentiel agricole, pastoral et minier, d’une population jeune en forte croissance et d’un marché régional en expansion.

11.3 Eviter le mimétisme

L’objectif ne serait pas de reproduire les mêmes industries dans chacun des pays, mais de construire des chaînes de valeur régionales intégrées, à l’image des écosystèmes industriels observés au Maroc ou des pôles agro-industriels développés en Ouganda. Dans cette perspective, l’Algérie pourrait devenir une plateforme de transformation intermédiaire, de logistique, de financement et d’accès aux marchés internationaux, tandis que les pays de l’AES renforceraient leur spécialisation dans la production et la première transformation des ressources agricoles, pastorales et minières.

Plusieurs filières apparaissent particulièrement prometteuses : l’agro-industrie, les engrais et la pétrochimie, le textile-coton, les industries du cuir, les matériaux de construction, les équipements liés aux énergies renouvelables ainsi que la transformation des produits miniers. Ces secteurs offrent l’avantage de s’appuyer sur des ressources déjà disponibles tout en créant davantage de valeur ajoutée locale, d’emplois et d’opportunités d’exportation.

11.4 Proposition de stratégie commune Algérie-AES à travers trois programmes quinquennaux

À partir des trajectoires présentées précédemment, une stratégie industrielle commune pourrait viser trois phases successives : porter la VAM régionale à 10 % du PIB d’ici 2030, afin de rejoindre le niveau moyen actuel de l’Afrique subsaharienne ; atteindre 12 % à l’horizon 2035 grâce à la consolidation des chaînes de valeur régionales ; puis atteindre 15 % à l’horizon 2040, soit un niveau comparable à la moyenne mondiale actuelle. Cette trajectoire irait de pair avec une progression graduelle de la croissance économique vers un objectif de 7 % par an, niveau considéré comme le seuil nécessaire pour accélérer la transformation structurelle des économies.

Voici au moins trois phases avec les grands axes de programmes quinquennaux pour faciliter la structuration de la stratégie commune Algérie-AES.

11.4.1 Programme 1. 2027-2031 : construire les fondations

  • Objectif : faire passer la VAM moyenne régionale de 8 % à 10 % en créant les bases d’une industrialisation territoriale.
  • Priorités : route transsaharienne, zones économiques frontalières, énergie, simplification du commerce régional, fonds industriel Algérie-AES.
  • Secteurs d’ancrage : ciment, matériaux de construction, agroalimentaire, cuir, textile.
    Ce programme doit réduire les coûts logistiques, sécuriser l’approvisionnement énergétique et lancer les premières chaînes de valeur communes.

Il vise d’abord la substitution aux importations et la création d’emplois industriels de base.
L’enjeu central est de structurer un socle productif partagé, plutôt que de multiplier des projets isolés.

11.4.2 Programme 2. 2032-2036 : structurer les chaînes de valeur

  • Objectif : faire monter la VAM régionale vers 12% à 14 % en consolidant les filières déjà amorcées.
  • Priorités : intégration des fournisseurs locaux, parcs industriels spécialisés, normes communes, formation technique, financement des PME industrielles.
  • Secteurs : agro-industrie, matériaux de construction, chimie légère, plasturgie, emballage, transformation minière de première étape.

Ce programme doit approfondir l’intégration entre production, transformation, transport et distribution.
Il s’agit de passer d’une industrialisation de base à une industrialisation organisée par filières dans des chaînes de valeurs. La transformation productive devient alors plus durable, plus locale et plus compétitive.

11.4.3 Programme 3. 2037-2041 : monter en gamme et exporter

  • Objectif : porter la VAM régionale au-delà de 15 % et inscrire l’Algérie-AES dans les chaînes de valeur régionales.
  • Priorités : innovation, qualité, certifications, logistique export, numérique industriel, partenariats technologiques, zones franches orientées export.
  • Secteurs : mécanique légère, assemblage, pharmacie de base, transformation agro-industrielle avancée, matériaux semi-finis, services industriels.

Ce programme doit consolider les acquis du marché intérieur tout en développant une capacité exportatrice régionale. L’objectif de développement régional et de la transformation productive de voisinage est de faire émerger une base industrielle plus diversifiée et moins dépendante des importations. À ce stade, l’Algérie-AES ne serait plus seulement consommatrice de biens manufacturés, mais productrice et exportatrice.

11.5 Objectif d’intégration par la transformation productive entre l’Algérie et l’AES

L’atteinte d’une valeur ajoutée manufacturière moyenne de 10 % peut être envisagée dans un horizon d’environ cinq ans, à condition de maintenir une croissance économique proche de 5 % par an et de concentrer les investissements sur les infrastructures, l’énergie, la logistique et les secteurs industriels de base. En revanche, l’objectif de 15 % de VAM du PIB relève d’une transformation plus profonde, qui exige généralement 10 à 15 ans d’efforts continus, de montée en gamme productive et d’intégration régionale. Ainsi, la transformation productive Algérie-AES doit être pensée comme un processus graduel, crédible et séquencé dans le temps.

Or, pour que les stratégies Algérie-AES prennent forment, il faut commencer par un premier pas : la relation Algérie-Niger pourrait servir de point d’ancrage et suppose en réalité une approche inclusive, tant au Niger, qu’en Algérie. Un système qui exclut ceux qui pensent autrement n’est ni recommandée, ni efficace d’un point de vue du développement holistique d’un Etat. Aussi, il est proposé pour le Niger, et indirectement pour l’Algérie, d’avancer vers l’identification et l’opérationnalisation de projets communs, et en parallèle, retrouver la confiance avec l’ensemble des citoyens pour bénéficier d’un large soutien populaire.

12. Niger : Les vertus d’une conférence nationale inclusive pour consolider la cohésion nationale et la résilience de l’État

Le Niger peut consolider sa cohésion nationale en articulant sécurité, transparence et justice dans un cadre de dialogue inclusif. Une conférence nationale réunissant institutions, partis, société civile, médias, diaspora et forces de sécurité permettrait de réduire les tensions et de clarifier les priorités. Elle offrirait un espace de redevabilité sur les choix sécuritaires, budgétaires et sociaux. L’objectif est de restaurer la confiance entre l’État et les citoyens. Cette démarche renforcerait la légitimité de l’action publique.
Elle poserait enfin les bases d’une résilience nationale plus durable.

12.1 Intégrer à la sécurité, le retour de la confiance par la transparence et la justice

Face à l’accumulation des crises sécuritaires, économiques, sociales et environnementales, le Niger se trouve à un moment décisif de son histoire. La lutte contre le terrorisme et les groupes armés, la préservation de la stabilité intérieure, la souveraineté alimentaire, l’accès à l’eau, la création d’emplois pour une jeunesse en forte croissance démographique, la diversification de l’économie, la transition énergétique ou encore la modernisation numérique constituent autant de défis qui ne pourront être relevés durablement sans l’adhésion de la population.

Or, aucune stratégie de sécurité, aussi ambitieuse soit-elle, ne peut réussir durablement lorsqu’elle repose sur une confiance fragilisée entre les citoyens et les institutions. La véritable force d’un État ne se mesure pas seulement à ses capacités militaires. Elle se mesure également à sa capacité à fédérer la Nation autour d’un projet collectif, à écouter les préoccupations de ses citoyens et à construire un consensus national dans les périodes de turbulence.

Dans un contexte marqué par des menaces sécuritaires persistantes, les autorités nigériennes ont naturellement accordé une priorité élevée à la défense nationale. Cependant, l’effort de guerre et l’augmentation des dépenses sécuritaires peuvent avoir pour conséquence de réduire les marges de manœuvre budgétaires destinées aux politiques sociales, à l’amélioration des conditions de vie des populations et même au bien-être des personnels de défense et de sécurité. Lorsque les attentes sociales demeurent sans réponse suffisante, les frustrations s’accumulent et les tensions deviennent un risque pour la stabilité nationale.

12.2 Conférence nationale inclusive : inclusivité et confiance

C’est précisément dans ce contexte qu’une conférence nationale inclusive revêt une importance stratégique majeure. Loin d’être une simple formalité politique, elle constituerait un instrument de dialogue, de prévention des crises et de reconstruction de la confiance. En associant les forces de défense et de sécurité, les partis politiques, les représentants des médias, les organisations de la société civile, les autorités traditionnelles, les acteurs économiques ainsi que la diaspora, elle permettrait de créer un espace de concertation susceptible de renforcer l’unité nationale autour des priorités du pays.

Une telle démarche offrirait également aux autorités l’opportunité d’expliquer avec transparence les contraintes auxquelles le Niger est confronté et les raisons qui conduisent aujourd’hui à privilégier certaines urgences stratégiques. En retour, les citoyens pourraient exprimer leurs préoccupations, formuler des propositions et contribuer à l’élaboration d’une vision partagée de l’avenir. Cette dynamique de redevabilité mutuelle est indispensable pour prévenir les incompréhensions, réduire les tensions et renforcer la légitimité des décisions publiques.

Dans un environnement régional marqué par l’instabilité et les recompositions géopolitiques, le Niger et, plus largement, les États de l’Alliance des États du Sahel (AES), gagneraient à faire du dialogue inclusif un pilier de leur gouvernance, plutôt que de ne considérer le « tout militaire » comme une stratégie résiliente. Une concertation nationale approfondie constituerait non seulement un facteur d’apaisement politique, mais également un puissant levier de résilience institutionnelle face aux risques de fragmentation sociale, économique ou sécuritaire.

Au plan régional, cela décrisperait les tensions, surtout si cela peut permettre de ne plus voir des alliances contre nature entre des mercenaires-terroristes-djihadistes et des forces politiques nationales qui ne trouvent pas d’espaces pour exprimer leur revendication de gouvernance décentralisée au sein des Etats existants. Supprimer l’espace de discussion-négociation et faire disparaître des journalistes et autres citoyens pour imposer une pensée unique ne peut que délégitimer un pouvoir et lui faire perdre une légitimité populaire qui n’a jamais été confirmée dans les urnes par l’ensemble des citoyens.

La cohésion nationale n’est pas un acquis. Elle se construit, se nourrit et se protège. À l’heure où le Niger doit simultanément défendre sa souveraineté, préserver sa stabilité et accélérer son développement, une ou plusieurs conférences nationales spécialisées et inclusives apparaissent comme l’un des moyens les plus efficaces pour transformer les défis actuels en opportunités de refondation collective. Plus qu’un exercice de dialogue, elle pourrait devenir le socle d’un nouveau contrat de confiance entre l’État et la Nation.

La cohésion nationale du Niger dépend avant tout d’une confiance renouvelée entre l’État, les forces de sécurité et les citoyens. Une conférence nationale inclusive permettrait d’associer partis politiques, société civile, médias et diaspora à la définition des priorités nationales. Ce dialogue aiderait à prévenir les tensions sociales, militaires et politiques, tout en apaisant les frustrations liées aux contraintes sécuritaires et budgétaires. Il offrirait aussi un cadre de redevabilité pour expliquer les choix stratégiques liés à la sécurité, à l’économie et au développement. Dans un contexte régional fragile, l’inclusion apparaît comme un levier essentiel pour renforcer l’unité nationale et la stabilité durable.

En définitive et pour retrouver la confiance entre des peuples mosaïques, la concertation large est la meilleure voie pour concilier sécurité, justice sociale et développement du Niger.

12.3 Redevabilité et transparence

Au Niger : Les vertus du conférence nationale inclusive vise à regénérer une climat de confiance et d’apaisement afin de démontrer une volonté d’inclusivité qui fait défaut. Cela devrait de prévenir la montée des tensions internes, et plus particulièrement sociales et à éviter que les revendications de corporations militaires, sociales, économiques ou politiques ne dégénèrent en mouvements de contestation et de déstabilisation. Ce sera aussi l’occasion dans le cadre d’une redevabilité renouvelée que les autorités nationales, et plus largement de l’AES, réexpliquent aux concitoyens les raisons qui les conduisent à accorder une priorité à la sécurité nationale dans un contexte international incertain et à repousser l’échéance d’une système où la vérité de urnes et des comptes publics retrouveront leur lettre de noblesse.

Face aux défis extérieurs, le dialogue politique, la concertation avec les partenaires sociaux et l’écoute des différentes sensibilités apparaissent ainsi comme les meilleurs moyens de concilier les impératifs de sécurité, les aspirations sociales et la stabilité indispensable au développement du Niger. Dans un monde où les crises se succèdent et où les rapports de force évoluent rapidement, renforcer la cohésion nationale constitue une priorité stratégique. C’est en rassemblant les compétences, les énergies et les volontés autour consolider sa stabilité, préserver d’un projet national partagé que l’Algérie pourra pleinement sa souveraineté et construire un développement durable au bénéfice des générations présentes et futures.

13. Algérie : vers un rôle de facilitateur et de médiateur au Sahel ?

Dans le contexte sahélien, un facilitateur est un acteur qui aide les parties à se parler, à clarifier leurs positions et à créer les conditions d’un accord sans imposer de solution. Un médiateur, quant à lui, est un intermédiaire reconnu par les parties, chargé de rapprocher des points de vue opposés afin de parvenir à un compromis accepté. Ces deux fonctions sont complémentaires, car elles visent à réduire les tensions, restaurer la confiance et ouvrir un cadre de dialogue durable.
C’est dans cette logique que s’inscrit la réflexion sur un rôle de l’Algérie au Sahel.

L’Algérie cherche à consolider un rôle de facilitateur au Sahel en combinant prudence diplomatique et défense de ses intérêts stratégiques. Son poids géographique, son expérience de médiation et ses canaux de dialogue lui donnent une marge d’action réelle. Mais cette posture ne peut être crédible que si elle respecte la souveraineté des États concernés et reste acceptée par toutes les parties.
Dans le même temps, Alger renforce son autonomie régionale en liant sécurité, stabilité et transformation productive.

13.1 Un facilitateur ou un médiateur sollicité

Le nouvel activisme prudent de l’Algérie peut renforcer sa capacité à devenir un facilitateur régional. Sa position géographique, ses canaux de dialogue avec plusieurs acteurs, son expérience des négociations et son image de puissance non coloniale constituent des atouts réels. Si elle maintient une ligne d’équilibre, Alger peut contribuer à ouvrir ou restaurer des canaux de communication entre gouvernements, groupes locaux et partenaires régionaux.

Toutefois, un rôle crédible de médiateur exige plusieurs conditions : le respect explicite de la souveraineté des États concernés, l’absence de présence militaire durable non souhaitée, la transparence sur les formes d’assistance offertes et l’acceptation de la médiation par toutes les parties. La médiation ne peut réussir si elle est perçue comme le prolongement d’une stratégie de domination régionale.

L’Algérie agit d’abord pour ses propres intérêts : sécurité des frontières, prévention de l’instabilité, protection des projets énergétiques, maîtrise des flux armés et maintien de son rang régional. Cela ne signifie pas qu’elle agirait comme une entité « sous-traitante » d’une puissance étrangère chargée de pacifier le Sahel. Les intérêts algériens peuvent converger ponctuellement avec ceux de la Russie, de pays européens, de la Turquie ou des États du Golfe, sans que cette convergence n’efface son autonomie décisionnelle.

L’évolution actuelle ne traduit pas l’abandon de la non-ingérence, mais sa transformation. L’Algérie semble passer d’un non-interventionnisme rigide à un non-interventionnisme conditionnel : elle conserve le refus de la projection militaire permanente, mais accepte davantage l’idée d’une action extérieure limitée lorsque la demande émane d’un État voisin, que la menace touche directement ses intérêts vitaux et que la stabilité régionale est en jeu.

L’engagement algérien au Niger en août 2026, loin de traduire une rupture doctrinale, conjugue plusieurs impératifs de sécurités nationale et régionale tout en préservant le principe de non-intervention comme norme de référence.

Bien que prônant la non-ingérence absolue, l’intervention algérienne au Niger, sur la base d’une demande expresse d’ingérence sollicitée, consacre une nouvelle réalité : celle d’une puissance qui, sous couvert de sécurité et stabilité régionales effectives, projette désormais la défense de ses intérêts nationaux hors de ses frontières. Il y a là une opportunité à saisir, pour promouvoir non seulement la sécurité commune dans les pays de l’AES, mais aussi la transformation productive de voisinage

13.2 Sécurité et transformation productive

La cohésion nationale de l’Algérie repose sur une confiance renouvelée entre l’État, les institutions, les acteurs sociaux et les citoyens, dans le cadre d’une concertation large associant partis politiques, société civile, syndicats, médias et diaspora.

Cette démarche permettrait de prévenir les tensions sécuritaires[29], sociales, économiques et politiques, tout en renforçant la redevabilité publique et la lisibilité des choix stratégiques. Elle doit aussi s’inscrire dans une vision de transformation productive fondée sur les ressources nationales, l’énergie, les infrastructures et les pôles logistiques.

L’objectif est de renforcer la transformation locale des matières premières, de réduire la dépendance aux importations et d’élargir la base productive. Cette stratégie devra s’appuyer sur des chaînes de valeur régionales, des zones industrielles intégrées et un meilleur accès au financement. À moyen terme, elle vise une hausse durable de la valeur ajoutée manufacturière et une croissance plus diversifiée.
En définitive, la concertation et l’industrialisation progressive constituent les deux leviers complémentaires d’une Algérie plus unie, plus stable et plus productive.

14. Ouverture de l’Algérie sur le Mali, les débuts d’un pragmatisme confédéral ?

Les dirigeants de l’Algérie et du Mali sont en mode « décongélation rapide ». Ce dégel s’inscrit dans une logique de réalisme stratégique où l’Algérie cherche à :

  • stabiliser l’espace géographique de son voisinage sud qui constitue un marché potentiel et stratégique ;
  • positionner son modèle de coopération fondée sur la sollicitation officielle comme alternative crédible aux influences extra‑africaines ; et
  • devenir une locomotive d’un nouveau pôle de croissance et de stabilité favorisant tant l’amélioration de l’intégration régionale qu’une volonté de convergence ciblée des besoins des pays de son voisinage méditerranéen.

Cette démarche stratégique repose sur trois piliers complémentaires : un engagement bilatéral sollicité et encadré, une coopération sécuritaire élargie à la stabilité régionale, et une ambition de souveraineté productive par des projets structurants. Ensemble, ces axes esquissent les contours d’un pragmatisme confédéral qui a démarré avec le Niger et continue avec l’axe Alger-Bamako, et susceptible de s’étendre à l’ensemble de l’espace AES et au-delà.

14.1 Un dégel diplomatique rapide et structuré

Le rapprochement entre l’Algérie et le Mali s’est concrétisé en 2026 par une séquence diplomatique dense[30] : rétablissement des ambassadeurs et réouverture des espaces aériens à l’été 2026, visite du Premier ministre malien Abdoulaye Maïga à Alger le 24 août, puis tenue à Bamako, les 9 et 10 septembre, de la 13ᵉ Grande Commission mixte de coopération, inactive depuis 2016[31]. Ce dégel met fin à plus d’un an de brouille ouverte, marquée par des tensions frontalières, des accusations d’ingérence et une fermeture de fait des canaux de dialogue, dans un contexte régional dominé par la reconfiguration sécuritaire autour de l’Alliance des États du Sahel (AES) et le retrait des anciennes architectures ouest‑africaines[32].

Les raisons de ce rapprochement sont à la fois stratégiques et structurelles : pour Alger, il s’agit de stabiliser sa frontière sud, de reprendre pied dans la gouvernance de la sécurité sahélo‑saharienne et de positionner l’Algérie comme partenaire incontournable des transitions maliennes, nigériennes et burkinabè ; pour Bamako, il s’agit de diversifier ses appuis extérieurs, de bénéficier de l’expertise algérienne en matière énergétique, industrielle et logistique, et de consolider une posture de souveraineté productive face aux dépendances héritées[33] s’accompagnant d’ingérences humiliantes.

Dans cette configuration, l’ouverture algérienne sur le Mali peut être lue comme l’amorce d’un « pragmatisme confédéral » : une logique de coopération interétatique forte, centrée sur la sécurité commune, la connectivité transfrontalière et la construction de chaînes de valeur régionales, sans formalisme intégrationniste immédiat, mais avec une vision de long terme compatible avec la dynamique AES.

14.2 Engagement sollicité : un cadre bilatéral densifié

Sur le plan de l’engagement sollicité, le cadre bilatéral se densifie : la Grande Commission mixte devient l’instrument de pilotage de projets concrets (énergie, mines, transports, agriculture, formation, santé, télécommunications), tandis que les déclarations conjointes réaffirment le principe de non‑ingérence et de respect des souverainetés nationales, condition sine qua non pour que Bamako accepte un partenariat approfondi avec Alger[34].

Du point de vue malien, l’« engagement » algérien est sollicité comme appui technique et politique à une transition qui se veut endogène, notamment via des coopérations militaires discrètes, un appui à la réforme du secteur de sécurité et un soutien diplomatique dans les enceintes régionales et internationales[35].

Pour l’Algérie, cet engagement est aussi un moyen de projeter une doctrine de voisinage actif, où la stabilité du Mali est un déterminant direct de sa propre sécurité intérieure et de sa crédibilité de médiateur régional.

14.3 Sécurité et stabilité régionales : la frontière comme axe critique

En matière de sécurité et de stabilité régionales, la frontière de plus de 1.300 km entre les deux pays constitue un axe critique : les discussions portent sur la coordination du renseignement, la lutte contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière, ainsi que sur la gestion des flux de populations et de marchandises dans un espace où les groupes armés non étatiques adaptent leurs stratégies, y compris par l’usage croissant de l’intelligence artificielle (IA) dans la propagande et la guerre informationnelle[36]. Un rapprochement algéro‑malien bien calibré peut contribuer à désenclaver les approches purement militaires en y adossant des dimensions de développement frontalier, de contrôle douanier et de régulation des trafics, éléments centraux pour une stabilité durable dans la zone AES.

La présence russe (Africa Corps[37]) et la recomposition des alliances régionales renforcent encore l’intérêt d’Alger à offrir une alternative crédible, fondée sur la proximité géographique et la continuité étatique[38].

14.4 Souveraineté productive : vers des chaînes de valeur régionales

En définitive, la souveraineté productive constitue le troisième pilier de ce pragmatisme naissant : les deux parties identifient des secteurs où la complémentarité est forte – hydrocarbures et raffinage, électricité et interconnexions, mines et première transformation, corridors de transport (route, rail, air), agro‑industrie et sécurité alimentaire – autant de leviers pour réduire les dépendances extérieures et construire des chaînes de valeur régionales ancrées dans l’espace sahélo‑saharien[39]

Cette nouvelle déclinaison confédérale au niveau d’une sous-région, ces coopérations sectorielles pourraient, à terme, être étendues et harmonisées avec le Niger et le Burkina Faso, en appui à une vision AES de « souveraineté par la production ». L’Algérie y jouerait un rôle de hub énergétique, industriel et logistique au service d’un hinterland sahélien en quête de débouchés et de capacités de transformation. C’est dans cet articulation entre engagement politique mesuré, sécurité partagée et projets productifs concrets que peut émerger un pragmatisme confédéral algéro‑AES encore informel mais déjà lisible dans l’agenda 2026.

Après le Niger, l’ouverture de l’Algérie sur le Mali dessine moins une alliance formelle qu’un pragmatisme confédéral en construction, où la sécurité partagée, l’engagement mesuré et les projets de souveraineté productive pourraient, à terme, structurer un axe algéro‑sahélien au cœur de la nouvelle géopolitique de l’AES. Tous ces pays ont en commun un attachement viscéral à leur souveraineté et celle de leur Peuple.

15. Conclusion : avancer vers un projet de souveraineté régionale

La construction d’une souveraineté régionale suppose d’abord de dépasser les divisions qui fragmentent les initiatives et affaiblissent la capacité d’action collective. Dans l’espace sahélo-maghrébin, l’enjeu n’est pas seulement politique, mais aussi économique, sécuritaire et stratégique. Une approche commune entre l’Algérie et l’AES permettrait de mieux articuler ressources, marchés et infrastructures. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la logique d’un projet à quatre pays fondé sur la complémentarité et la puissance collective.

15.1 Les divisions ne font que retarder l’organisation de la puissance collective

L’analyse comparée du Maroc, de l’Ouganda, de l’Algérie et des pays de l’AES montre que la transformation productive ne résulte ni de la seule croissance économique ni de la simple création d’usines isolées. Elle repose sur une vision de long terme fondée sur des écosystèmes industriels, des infrastructures adaptées, des chaînes de valeur intégrées et des politiques industrielles cohérentes. Dans ce contexte, une alliance productive Algérie-AES représenterait bien davantage qu’un projet économique, ce qui n’exclurait pas les apports du Maroc[40]. En fait, elle constituerait un projet de souveraineté régionale capable de réduire la dépendance aux importations, de créer des emplois pour une population jeune en forte croissance, d’accroître la résilience économique et de renforcer la stabilité du Sahel. La transformation productive de voisinage pourrait ainsi devenir l’un des principaux moteurs d’un nouveau modèle de développement régional à l’horizon 2040.

15.2 Quatre pays voisins et frontaliers : pourquoi une stratégie AES-Algérie aurait du sens

Les données présentées montrent que les pays de l’AES disposent encore d’une base manufacturière limitée, avec une VAM moyenne de 6,96 % du PIB, largement inférieure à la moyenne africaine (10 %) et à la référence mondiale (15 %). Dans ce contexte, une stratégie commune avec l’Algérie apparaît comme une réponse pragmatique aux défis de transformation productive et de diversification économique.

L’Algérie possède des atouts structurants : une base industrielle relativement plus développée, des infrastructures énergétiques importantes, un marché de plus de 45 millions d’habitants, un accès privilégié à la Méditerranée et aux marchés européens ainsi que des capacités supérieures de financement, de formation et de transfert technologique. Les pays de l’AES disposent, quant à eux, d’abondantes ressources minières, d’un fort potentiel agricole et pastoral, d’une population jeune de plus de 75 millions d’habitants et d’un marché en forte expansion.

15.3 Des complémentarités confédérales basées sur du pragmatisme

La complémentarité entre ces quatre économies pourrait favoriser l’émergence de chaînes de valeur régionales dans l’agro-industrie, la pétrochimie, les engrais, le textile-coton, le cuir, les matériaux de construction, les équipements solaires et la transformation minière. Une telle intégration permettrait non seulement d’accroître la valeur ajoutée locale, mais également de soutenir l’objectif de porter la VAM régionale à 10 % en 2030, 12 % en 2035 et 15 % en 2040.

Au-delà de sa dimension économique, cette stratégie constituerait un projet de souveraineté régionale. Elle contribuerait à réduire la dépendance aux importations, à créer des emplois pour les jeunes, à renforcer la résilience des économies sahéliennes et à atténuer les facteurs structurels d’instabilité. L’intégration productive entre l’Algérie et l’AES pourrait ainsi devenir l’un des principaux leviers d’un nouveau modèle de développement fondé sur la création de richesses, la transformation locale des ressources et la stabilité durable de l’espace sahélo-saharien. YEA.

19 septembre 2026.

Dr. Yves Ekoué AMAÏZO

Directeur général, Afrocentricity Think Tank

© Afrocentricity Think Tank

Notes et références bibliographiques

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Classé sous : Audio / Vidéo, Dans les Médias, Editorial Étiquettes : Africa Corps, Algérie, Alliance des États du Sahel (AES), Burkina-Faso, conférence nationale inclusive, coopération régionale, coup d’Etat, croissance économique, défense, djihadiste, facilitation, gazoduc transsaharien, géopolitique, Industrialisation, industrie manufacturière, inégalité, intégration économique, intervention sollicitée, Mali, médiation, mercenariat, mutinerie, Niger, non-ingérence, OCDE, ordre régional, Pauvreté, Sahel puissance collective, sécurité régionale préventive, seuil de référence, souveraineté nationale, souveraineté productive, stabilisation, stabilité régionale, terrorisme, transformation productive, valeur ajoutée manufacturière.

Yves Ekoué Amaïzo

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Dr. Yves Ekoué Amaïzo (Ph. D. MPhil, MBA, MA) est le Président fondateur et le Directeur général de Afrocentricity Think Tank. Ce groupe d’analyse, d’influence et de conseils offre des points de vue alternatifs et des conseils aux dirigeants des Gouvernements africains, aux entreprises considérant l’Afrique comme un marché d’avenir et aux organisations de la société civile africaine y compris dans la Diaspora. Il s’agit de limiter les effets pervers des guerres non cinétiques allant à l’encontre des intérêts des peuples africains.
Une équipe d’experts et de consultants multidisciplinaires peut être mis à disposition dans le cadre d’une demande spécifique pour prodiguer des conseils de haut niveau, des analyses comparatives et de compétitivité et des recommandations opérationnelles. Le tout peut faire l’objet de conférences ou de réunions.
S’imposant de plus en plus comme une référence dans la pensée alternative sur l’Afrique et les Africaines et les Africains, Afrocentricity Think Tank a acquis le statut de « faiseur d’opinions” et ne laisse personne indifférent.

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About Yves Ekoué Amaïzo

Dr. Yves Ekoué Amaïzo (Ph. D. MPhil, MBA, MA) est le Président fondateur et le Directeur général de Afrocentricity Think Tank. Ce groupe d'analyse, d’influence et de conseils offre des points de vue alternatifs et des conseils aux dirigeants des Gouvernements africains, aux entreprises considérant l'Afrique comme un marché d'avenir et aux organisations de la société civile africaine y compris dans la Diaspora. Il s'agit de limiter les effets pervers des guerres non cinétiques allant à l'encontre des intérêts des peuples africains.
Une équipe d'experts et de consultants multidisciplinaires peut être mis à disposition dans le cadre d’une demande spécifique pour prodiguer des conseils de haut niveau, des analyses comparatives et de compétitivité et des recommandations opérationnelles. Le tout peut faire l'objet de conférences ou de réunions.
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