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L’Afrique n’existe pas encore ?

16 mai 2026 par Nad Sivaramen

À Nairobi, pendant trois jours, une centaine de journalistes, dont l’auteur de ces lignes, ont parlé de l’Afrique comme d’une révélation, voire d’une illumination presque mystique. Koumadir finn dekouver Lamerik lor map, diraient les commentateurs les plus cyniques. Certains la voient déjà comme le futur centre du monde ; d’autres comme le dernier grand marché vierge de la planète ; d’autres encore comme le nouvel eldorado géopolitique où viennent désormais se croiser la France, la Chine, l’Europe, l’Inde, la Russie, la Turquie, les États-Unis et les monarchies du Golfe.

Mais plus les discours s’enflammaient, plus une évidence devenait dérangeante : l’Afrique n’existe pas encore. Du moins pas politiquement. Pas stratégiquement. Pas géopolitiquement. Elle existe surtout comme concept géographique. Une immense masse continentale de 54 États, 1,5 milliard d’habitants, des milliers de langues, des frontières héritées de la colonisation et des intérêts souvent divergents.

À écouter toutes ces annonces du sommet Africa Forward, on pourrait croire à une nouvelle ruée vers l’Afrique. La France promet 23 milliards d’euros d’investissements ; la Chine annonce 50 milliards de dollars ; l’Union européenne déploie son programme Global Gateway ; les Américains parlent surtout de sécurité et de gouvernance ; la Turquie construit ; le Japon finance ; la Russie vend des armes et du blé. Tout le monde veut sa place dans le futur africain.

Mais où est l’Afrique dans cette conversation ?

Le paradoxe est cruel : jamais le continent n’a suscité autant de convoitises, et pourtant il parle encore rarement d’une seule voix. Chaque puissance arrive avec sa stratégie. Chaque État africain arrive souvent seul, avec ses urgences budgétaires, ses besoins énergétiques, ses dettes et ses intérêts nationaux immédiats.

Le politologue et économiste Yves Ekoué Amaïzo l’a résumé brutalement à Nairobi :«En négociation, si vous y allez seul, vous êtes le maillon le plus faible.» L’Afrique additionne ses souverainetés, mais ne mutualise pas encore sa puissance. C’est là toute la différence entre une géographie et une géopolitique.

L’Europe existe parce qu’elle négocie collectivement. La Chine existe parce qu’elle pense stratégiquement sur plusieurs décennies. Les États-Unis existent comme puissance parce qu’ils articulent finance, technologie, armée et récit national dans une même mécanique. L’Afrique, elle, demeure encore un espace traversé par les ambitions des autres. Un peu comme les Nations unies.

Cela ne signifie pas qu’elle soit condamnée. Bien au contraire.

Le monde a compris avant elle sa valeur stratégique. Ses minerais critiques alimenteront la transition énergétique mondiale. Sa démographie représentera bientôt un humain sur quatre sur la planète. Ses villes deviennent des laboratoires improvisés du XXIᵉ siècle. Son marché fascine. Sa jeunesse intrigue. Son chaos même attire, parce qu’il contient parfois des formes inédites d’innovation, de débrouillardise et de résilience.

Mais la fascination romantique pour l’Afrique devient parfois une manière élégante de ne pas regarder ses fractures.

Car derrière les discours sur la «croissance africaine», il y a aussi les États faillis, les coups d’État, les frontières poreuses, les dépendances alimentaires, les économies extraverties, les infrastructures insuffisantes et cette étrange malédiction qui transforme souvent les matières premières en corruption plutôt qu’en prospérité collective.

L’Afrique est encore trop souvent un terrain de compétition pour les puissances étrangères plutôt qu’une puissance organisée elle-même.

Même le panafricanisme reste fragmenté. Il existe dans les discours, dans les sommets, dans les chansons, dans les diasporas, dans les imaginaires. Mais beaucoup moins dans les politiques industrielles communes, les chaînes de valeur intégrées, les stratégies militaires coordonnées ou les positions diplomatiques unifiées.

L’Union africaine elle-même dépend massivement de financements extérieurs. Comment construire une souveraineté continentale avec un budget financé ailleurs ?

C’est peut-être cela, au fond, la grande hypocrisie des sommets internationaux sur l’Afrique : tout le monde parle du continent comme d’un futur géant, mais peu veulent réellement qu’il devienne une puissance autonome.

Une Afrique forte négocierait les prix de ses minerais, contrôlerait ses données numériques, transformerait localement ses ressources, imposerait ses normes commerciales et parlerait collectivement dans les grandes négociations climatiques et financières.

Or, une Afrique unie deviendrait moins facilement pénétrable.

À Nairobi, entre les panneaux lumineux, les promesses d’intelligence artificielle, les discours sur la jeunesse et les milliards annoncés, une autre vérité apparaissait discrètement : le vrai défi africain n’est plus seulement économique. Il est politique et civilisationnel. Celui de transformer un continent géographique en acteur stratégique.

Le jour où l’Afrique parlera moins comme un marché et davantage comme une puissance, le monde cessera peut-être enfin de la «couvrir» pour commencer à réellement la considérer.

 Nad Sivaramen

Source : https://lexpress.mu/s/lafrique-nexiste-pas-encore-557888

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