Feb 052015
 

Robert MugabeEMISSION AFRICA NUMERO 1

Mardi 3 février 2015

Journaliste : Stéphanie Hartmann (SH), Journaliste

Emission : Le Journal de l’Auditeur (JDA)

Contact : info@africa1.com

Invité :  Dr Yves Ekoué AMAÏZO (YEA), Consultant international et Directeur du groupe de réflexion, d’action et d’influence Afrocentricity Think Tank. Contact : yeamaizo@afrocentricity.info

Thème de l’émission : Robert Mugabe : une figure controversée !

Ecouter aussi l’échange radiophonique et lire la contribution écrite.

JDA du 3 février 2015 : http://africa1.com/spip.php?article52374

Mise en ligne sur Afrocentricity Think Tank le 5 février 2014

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ROBERT MUGABE : UNE FIGURE CONTROVERSEE !

1.       Stéphanie Hartmann (SH) : Robert Mugabe, une figure controversée ! Qu’en pensez-vous ?

YEA : Une figure controversée ? Pour qui ? Pour les Occidentaux, certainement puisqu’il leur a tenu tête depuis 1963 et a démontré notamment avec Tony Blair que ce dernier n’a jamais respecté aucun de ses engagements envers les fermiers blancs au Zimbabwe. Le Royaume Uni n’a jamais payé sa part pour compenser les expropriations afin de résoudre le problème de la redistribution des terres au Zimbabwe.

Pour les Africains, notamment ceux de l’Afrique de la libération, la plupart des pays d’Afrique australe, mais aussi des pays comme le Ghana ont bénéficié de l’appui financier et logistique (hébergement) et intellectuel du Zimbabwe, le Président Robert Mugabe est d’abord l’homme de la libération des colons d’Afrique. Malheureusement, on dirait que Robert Mugabe ne voit et n’analyse le monde qu’en fonction de la « décolonisation » au point d’oublier de décoloniser son propre parti des colons noirs, car ils existent et s’attèlent à s’exercer sur leur frères et sœurs les moins influents et les plus pauvres. Du coup, c’est l’impunité, les inégalités et les injustices qui émergent dans le bilan controversé de ce Monsieur qui n’a pas ménagé son intelligence pour diriger sur la base de la contrevérité des urnes.

2.       SH : Le rôle de Robert Mugabe dans la libération de son pays ?

YEA : C’est un sujet complexe. Robert Mugabe, né le 21 février 1924 a grandi dans le bidonville et s’est formé auprès de catholiques jésuites. Son caractère studieux et austère proviendrait de cette formation. Ce fut un brillant étudiant en économie qu’il a enseignée à Lusaka en Zambie (capitale de la Rhodésie du Nord en 1960), puis au Ghana où il épouse en 1961 sa première femme, ghanéenne d’origine, Sally Hayfron. Il adopta l’idéologie marxiste et rejoint Joshua Nkomo dans le Parti national démocratique (National Democratic Party – NDP), lequel devint Zimbabwe African Peoples Union (ZAPU), que le raciste Premier ministre de l’époque à la tête d’un gouvernement blanc, un certain Ian Smith, a interdit.

En 1963, sur des considérations ethniques (entre l’ethnie « Shona » (Mugabe) et l’ethnie « Ndébélés» (Nkomo), attisées par le gouvernement blanc de l’époque, une scission au sein de la ZAPU permit la création de la ZANU avec à sa direction deux autres leaders plus modérés de l’époque (Ndabaningi Stihole, Herbert Chitepo). Robert Mugabe en sera le secrétaire général. Un parti interdit et les purges du gouvernement blanc raciste ont conduit Robert Mugabe à passer 10 ans en prison où il apprendra à maîtriser le droit. Le régime blanc rhodésien refuse qu’il assiste à l’enterrement de son fils mort en 1966 dans des circonstances non éclaircies. La haine de Robert Mugabe envers les régimes ségrégationnistes « blancs » s’est alors définitivement installée à cette période. En tant que l’un des chefs nationalistes, il gagne en notoriété et en influence jusqu’à sa sortie de prison en 1974. Il prend la tête de la branche militaire de la ZANU, une véritable armée de libération du Zimbabwe installée dans l’actuel Mozambique, la ZANLA (Zimbabwe African National Liberation Army). Il y mène une véritable guérilla contre le Gouvernement blanc et raciste d’Ian Smith.

A la suite de l’assassinat (attentat à la voiture piégée) en Zambie du chef charismatique de la ZANU Herbert Chitepo le 18 mars 1975, Mugabe se retrouve à la tête du parti ZANU et le révérend Ndabaningi Sithole choisit de s’aligner sur une politique dite modérée voulue par les régimes blancs d’Afrique du sud et de la Rhodésie. La ligne politique modérée (Abel Muzorewa et Ndabaningi Sithole) permit des « ponts » et « arrangements » avec le régime blanc de Ian Smith qui  mena les dirigeants noirs modérés à participer à des élections non réservées à des Blancs, ce qui sonnait la fin de la suprématie blanche en 1978. La participation aux élections de 1979 n’était possible que pour les partis avec des leaders noirs modérés ayant renoncé à la violence. Les deux principaux leaders de l’opposition modérée (United African National Council  – UANC) furent Canaan Banana et l’évêque méthodiste  Abel Muzorewa.

Le 1er juin 1979, Abel Muzorewa est choisi comme 1er ministre du nouveau pays : Zimbabwe-Rhodésie. Mais la reconnaissance internationale pour ce nouvel Etat n’a pas eu lieu du fait de la ségrégation envers les autres partis.

Les réactionnaires de la ségrégation entre Blancs et Noirs ont repris le dessus et six mois plus tard en décembre 1979, le Zimbabwe-Rhodésie redevient une colonie britannique : La Rhodésie du sud avec le Zimbabwe Act renommés par Londres, les « accords de Lancaster House 1 ». Il y était prévu :

  • des transferts de puissance économiques et des garanties politiques pour les blancs minoritaires dans le pays, et
  • des élections en février 1980 ouvert à tous les partis modérés ou pas, noirs ou pas.

Mugabe à tête de la ZANU et de l’ethnie majoritaire « les Shonas » remporte les élections le 4 mars 1980, malgré des fraudes et intimidations diverses : 57 sièges sur 80 réservés aux Noirs. Les 20 sièges réservés aux Blancs sont allés à Ian Smith avec le Front Rhodésien. Mugabe devient le 1er Premier ministre du Zimbabwe et Canaan Banana (Parti modéré), le premier Président (rôle honorifique). L’indépendance du Zimbabwe fut proclamée le 18 avril 1980 2.

Entre 1980 et 1987, ce furent des luttes intestines entre les deux communautés/ethnies « Shonas et Ndébélés » qui aboutirent à des dissensions profondes du fait des financements en provenance de l’extérieur et du « diviser pour régner » provenant des réactionnaires blancs et leurs alliés extérieurs. Ces luttes ethniques n’ont pas manqué d’être transposées au plan politique entre le parti ZAPU (dirigé par Nkomo) dans le parti ZANU (dirigé par Mugabe).  Les villes sont débaptisées. En 1982, Salisbury devient Harare, la capitale. Une rébellion des forces de la ZAPU en 1983 fait entrer le pays dans une guerre civile avec des répressions et une brutalité de l’armée de Mugabe (plus de 10 000 victimes) dans la province du Matabeleland. Ce n’est qu’en 1987 avec la disparition de la discrimination positive en faveur du corps électoral blanc (fin des 20 députés blancs) que le pays retrouve une certaine unité avec la création de la nouvelle Union nationale africaine du Zimbabwe-Front Patriotique (ZANU-PF).

En 1987, un accord de paix met fin à la guerre civile et la ZAPU se fond enfin dans la nouvelle ZANU-PF.  C’est également l’année de la fin du collège électoral blanc et de leur représentation assurée de 20 députés signifiant la fin du rôle politique des Blancs dans le pays.

1988, c’est aussi l’année où Mugabe s’arroge des pouvoirs élargis en tant que Président de l’État, abolissant le poste de Premier ministre pour créer celui de Vice-Président offert à Joshua Nkomo suite à la fusion entre le ZANU et le ZAPU. Cette fusion créa de facto un parti unique qui perdurera sous des formes plus ou moins larvées jusqu’en 2008 malgré l’émergence de quelques forces d’opposition, parfois soutenues de l’extérieur.

3.       SH : Le rôle de Robert Mugabe sur la réforme agraire au Zimbabwe ?

YEA : En 1990, 70 % des terres arables appartenaient à moins de 4 000 agriculteurs blancs. Robert Mugabe avait choisi une expropriation et redistribution pacifiques si une compensation financière était versée par la Grande Bretagne pour les fermiers « Blancs » expropriés. Cela n’eut jamais eu lieu car le Gouvernement de Tony Blair refusa de respecter les termes au motif qu’il n’était pas responsable du passé colonial du Royaume Uni.

A partir de 2000, le régime Mugabe tenta d’inscrire une réforme agraire dans la Constitution du pays en l’assortissant d’une impunité et une amnistie pour les militaires et les membres du Gouvernement. Cette constitution fut rejetée à 54,7 % le 11 février 2000. Les anciens combattants démobilisés furent utilisés pour imposer cette réforme par la violence face aussi au refus de la Grande Bretagne de Toni Blair d’indemniser les agriculteurs blancs du Zimbabwe.

D’autres solutions moins conflictuelles auraient et peuvent encore être explorées comme la saisie obligatoire non pas des terres mais des dividendes produites par cette terre. Cela aurait eu le mérite d’améliorer le sort des pauvres et des autochtones et non pas principalement, les affidés de Robert Mugabe. Ce transfert de « richesse » aurait permis au cours du temps d’apaiser les tensions non sans laisser l’usufruit aux fermiers blancs et transférer la propriété aux populations locales noires et habitant réellement les territoires concernés.

4.       SH : Le rôle de Robert Mugabe sur l’économie du Zimbabwe notamment au cours de la période d’hyperinflation ?

YEA : Les sanctions occidentales sont tout aussi responsables de l’hyperinflation des années 2007 au Zimbabwe que la mauvaise gouvernance. Avec une inflation de 1730 % en mars 2007 et passée à 165 000 % en 2008, le dollar américain et le rand sud-africain étaient devenus la monnaie de refuge. Paradoxalement, aucune proposition constructive ne provenait des pays occidentaux si ce ne furent les sanctions de plus en plus amplifiées au point de créer plus de déstabilisation et de contribuer à aggraver la situation des populations pauvres. Les soutiens ne provenaient alors que de l’armée et de la police et d’un système de clientélisme politico-économiques non sans répression de l’opposition.

Mais cette période était limitée dans le temps car la croissance du produit intérieur brut du Zimbabwe était passé de -6,5 % alors que le pays était sous sanctions à un pic de -16,4 % en 2008 au plus fort de la crise avec le Royaume Uni et les alliés occidentaux pour atteindre des sommets en 2010 avec 11,9 % et un tassement en 2013 à 3,3 %. Les pronostics pour 2014 et 2015 sont stables autour de 3,1 %. Mais ce pays n’arrive pas à en dégager une épargne positive avec -14,4 %, ce qui s’explique par un taux record de la corruption et l’impunité 3. Toutefois, Robert Mugabe a réussi à contenir et même préserver l’inflation dans des limites très honorables avec 1,6 % de croissance moyenne des prix en 2013 et une baisse prévue de l’inflation en 2014 à 0,3 % 4.

5.       SH : Le rôle de Robert Mugabe face aux sanctions des pays occidentaux à l’international ?

YEA : En mars 2002, Robert Mugabe obtient 56 % des voix contre son opposant politique, Morgan Tsvangirai, le Président du Mouvement pour un changement démocratique (MDC), mais cette victoire aurait été entachée de fraudes massives. Les sanctions occidentales, les interdictions de voyager pour les membres du parti ZANU-PF et de la famille de Mugabe sont alors considérées comme une nouvelle forme de « racisme » par les affidés de Robert Mugabe. En réponse aux sanctions, Mugabe muselle l’opposition avec des atteintes sérieuses aux droits humains, des tortures et des assassinats d’opposants. Les sanctions occidentales ne le font pas plier, au contraire ! Cela le renforce dans sa conviction qu’il s’agit d’éradiquer les réactionnaires et les traitres locaux s’étant alignés sur les politiques des Occidentaux blancs qui ne sont en Afrique que pour piller ce qui ne leur appartient pas. Il a même la phrase suivante qui en dit long : « Cela [les sanctions occidentales] ne nous dérange pas d’avoir des sanctions nous interdisant l’accès à l’Europe. Nous ne sommes pas des Européens ». C’est dans cette logique que Morgan Tsvangirai aurait systématiquement été comparé à un « polichinelle » des pays occidentaux. Aussi, Mugabe s’est mis en tête de ne quitter le pouvoir qu’une fois qu’il quittera ce monde. Aucun chef d’Etat africain n’a véritablement contesté le fait qu’il s’est maintenu au pouvoir contre la vérité des urnes.

Les élections présidentielle, municipale et législative du 29 mars 2008 où Mugabe se présente pour un 6e mandat, se déroulent sous fond de crise économique aigüe. L’inflation avait atteint 157 % en 2008. Robert Mugabe a probablement perdu mais comme mauvais perdant. Il a réussi à mettre en place un système de représailles sanglantes qui conduit l’opposant sorti en tête dans les urnes au premier tour, Morgan Tsvangirai, ce à cinq jours du second tour de l’élection présidentielle, de refuser de se présenter, permettant ainsi la réélection de  Robert Mugabe.

En 2013, Robert Mugabe est réélu Président de la République avec de nombreuses irrégularités. Il déclara en « âme et conscience » qu’« il peut être nécessaire d’utiliser des méthodes autres que constitutionnelles ». La fin justifie donc les moyens.

Tabo Mbéki, lorsqu’il était Président de l’Afrique du sud, n’a jamais pu ou voulu véritablement critiquer Robert Mugabe du fait des soutiens multiformes et indéniables reçus personnellement et pour son parti l’ANC (African National Congress de l’Afrique du sud) dans sa lutte contre l’Apartheid, le racisme et la ségrégation. Toutefois, de nombreuses autres voix africaines  se sont jointes à celles occidentales pour condamner les déviations de Robert Mugabe par rapport aux droits humains, à la transparence et à la démocratie. Mais dans la Réal Politik et avec un des plus grands gisements de diamant en Afrique, le secteur privé mais aussi le secteur public occidental ont continué  à travailler avec le régime de Robert Mugabe. Il suffisait de ne pas le dire tout haut et continuer la propagande dans les médias en faisant de Robert Mugabe une figure controversée avec laquelle les affaires continuent loin des caméras.

6.       SH : Le rôle de Robert Mugabe, son poids diplomatique et son rayonnement actuel ?

YEA : Lors du sommet annuel de l’Union africaine,  les chefs d’Etat et de gouvernement du continent africain sans le Maroc ont choisi le 30 janvier à Addis-Abeba, en Ethiopie, Robert Mugabe comme Président en exercice pour 12 mois à la tête de l’Union africaine. Entre sécurité 5, infrastructure et industrialisation,  l’homme qui aura 91 ans le 21 février 2015 est le plus âgé des Chefs d’Etat en Afrique et du monde en exercice. Son régime est passé de l’autocratie au césarisme. Il reste un grand combattant de la libération et de la décolonisation de l’Afrique, tout demeurant un des grands oppresseurs de la liberté et de la sujétion dès lors que l’on diverge de sa vision passéiste, binaire et manichéenne des relations entre Noirs et Blancs.

Avec le temps, la réforme agraire repose sur une redistribution très inégalitaire du fait des transferts des terres saisies en priorité vers les membres de son parti ou de ses ex-combattants. Cette inégalité, doublée d’impunité pour les abus, n’est pas remise en cause par Robert Mugabe, et lui vaut des soutiens « indéfectibles ». Il a quelques succès malgré tout à son actif et rappelle à qui veut bien l’entendre et surtout devant ses pairs africains ceci : « Aujourd’hui, nous produisons plus de tabac que du temps des colons ». ll a oublié de rajouter qu’une grande partie de l’alimentation de base est importée et même qu’une grande partie des revenus du Gouvernement sans les dons est passée en 2006 de 7,3 % du PIB à 29,6 % en 2014.

Au plan international, il reste fidèle à ses positions des années 1970 à savoir son soutien systématique dès lors qu’il s’agit d’une guerre de libération. Il a dit du Sahara occidental que « le continent ne sera pas libre tant que nos frères du Sahara resteront sous occupation marocaine ». Le Maroc après avoir laissé l’Afrique dans le pétrin en annulant à la dernière minute la tenue de la coupe d’Afrique de football au Maroc ne risque pas de voir ses