Aug 282015
 
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Magazine panafricain d’informations économiques et financières

Financial Afrik

Interview Avec : Dr Yves Ekoué AMAÏZO, Economiste, Consultant international et Directeur du groupe de réflexion, d’action et d’influence Afrocentricity Think Tank

E : yeamaizo@afrocentricity.info

Par: Nephthali Messanh Ledy Journaliste, (Correspondant au Togo)

E :  messanhledy@gmail.com

Tél. (+228) 91 80 85 58

E: www.financialafrik.com

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1.      NML. Dr Yves Ekoué AMAÏZO, bonjour ! Pouvez-vous nous nous faire un petit historique de l’endettement du Togo ?

 YEA : Bonjour, l’endettement du Togo est une constante. En effet, au cours de la période 2004-2008, il était de 93,4 % du PIB, ce qui n’est pas loin de 100 % sans que l’on puisse relever des investissements correspondants dans le pays. Le niveau d’investissement pour la même période était de 15,9 % selon les statistiques du Fonds monétaire international. Donc, l’endettement du Togo était excessif à l’arrivée du Président Faure Gnassingbé au pouvoir, legs des précédents gouvernements dirigés par son père, Etienne Eyadéma Gnassingbé. La capacité d’endettement du Togo avec 93,4 % du PIB était proche de zéro. Une partie de la dette reposait pour sur des intérêts déterminés principalement par les créanciers publics. Les dirigeants africains n’ont jamais eu le courage de dénoncer le caractère usuraire du taux effectif global (TEG) appliqué aux pays pauvres très endettés. C’est lorsque ce taux était devenu tellement absurde, avec l’impossibilité pour les pays débiteurs de rembourser, que dans leur « grande magnanimité », les créanciers publics (-dans le cadre multilatéral, les institutions internationales, européennes et africaines et dans le cadre bilatéral, les Etats et quelques banques et sociétés privées-) ont décidé unilatéralement de d’effacer non pas le capital de la dette, mais uniquement une partie portant sur les intérêts cumulés sans changer le système inique des taux d’intérêts usuriers. Pour ce qui est de la zone franc où le Franc CFA a été dévalué unilatéralement de 100 %, il s’agissait en fait tout simplement de réajuster le capital de la dette en « nettoyant » l’endettement fictif accumulé du fait des intérêts abusifs mais aussi de la dette extérieure « doublée » du fait de la dévaluation unilatérale du FCFA.

Aussi, la réduction de la dette du Togo entre 2005 et 2010 ne peut être mise au crédit des autorités locales car cette réduction unilatérale a été la conséquence directe du programme pays pauvres très endettés (PPTE) de la Banque mondiale.

Par ailleurs, entre 2005 et 2015 qui correspond aux deux mandats de celui qui est actuellement à la tête du Togo, le niveau d’investissement est passé en moyenne de 15,9 % du PIB en 2005 (18,9 % du PIB en 2010) à 20,6 % du PIB en 2014, avec une estimation autour de 19,9 % du PIB pour 2015, soit une augmentation de 4 % du PIB en 10 ans, et d’environ 2 % du PIB entre 2010 et 2015.

2.      NML : Comme le dénoncent aujourd’hui certaines Organisations de la Société Civile togolaise, croyez-vous aussi que le Togo est surendetté ?

 YEA. Il n’y a pas que les organisations de la société civile togolaise qui le dénoncent. Il y a toutes les institutions officielles dont le FMI qui s’emploie à chercher un langage diplomatique pour le dire, mais aussi des créanciers de premier ordre qui ont peur qu’à terme, une partie de leur créance ne soit considérée comme un « coût parti », autrement dit une créance irrécouvrable surtout les dettes dérivant des garanties octroyées par l’Etat togolais avec des délais de grâce.

Pour continuer sur l’historique, il faut savoir que tous les effets de la réduction de la dette extérieure du Togo via le programme PPTE sont devenus réalité en 2010. Soit une période de réduction progressive entre 2005-2010 qui a permis au Togo  de devenir éligible et d’être le 31e pays à atteindre le point d’achèvement de l’initiative PPTE en 2010. C’est donc à partir de 2010 qu’il faut dater la fin du processus PPTE – et rappeler que la dette de l’Etat togolais s’élevait alors à 47,3 % du PIB (en 2010). Aussi, pour apprécier les efforts réels de bonne gouvernance du pays au plan de l’endettement, il aurait fallu que les investissements (étrangers ou pas) dans le pays augmentent de manière au moins proportionnelle, sinon supérieure, à  la remontée de l’endettement du pays. Or ce n’est pas le cas.

Entre 2010 et 2015, l’endettement du Togo est passé de 44,6 % en 2011 à 54,7 % du PIB en 2015 (54,7 % en 2014). Donc, la dette a augmenté de 10,1 % du PIB en 5 ans sans que les investissements n’aient augmenté proportionnellement. D’ailleurs, de nombreuses clauses de délais de grâce et de paiements différés sont signés souvent en catimini comme au demeurant les garanties accordées notamment aux sociétés privées pour s’installer et/ou investir au Togo, ce qui fait que lorsque ces sociétés privées gèrent mal, c’est l’Etat togolais  - et donc le contribuable togolais- qui doit payer. En effet, l’Etat s’est porté garant sans d’ailleurs s’assurer de la création de valeurs ajoutées, du transfert de technologies, de contenu local et de savoir-faire dans le pays, des créations d’emplois décents réels, etc. seront effectués par les « dits » investisseurs. Même la zone franche pose problème. Dès que les sociétés installées atteignent les 10 ans en franchise de taxes, elles plient bagages sans prévenir… laissant les populations en rade, après avoir offert des salaires de misères, proches de l’esclavage moderne. Ailleurs, les entreprises chinoises ne sont pas en reste, puisque les normes de sécurité sont souvent inexistantes et le personnel togolais n’a aucun droit…

Aussi, sans une transparence des comptes publics, il est difficile d’avoir l’image exacte du niveau d’endettement réel du Togo, que ce soit avec les entreprises chinoises ou celles liées au Groupe Bolloré qui ne peut fonctionner sans garantie de l’Etat.

A la lumière des 10 % d’augmentation de l’endettement dans la part du PIB en moins de 5 ans, le Togo est sur la voie du surendettement en référence à la période d’avant 2005. Aussi, les craintes du Fonds monétaire international, relayées par les divers spécialistes traitant de l’endettement du Togo et des organisations non gouvernementales sont fondées. L’approche du Gouvernement est une approche comptable sans transparence des comptes publics. Cette approche ne crée pas de richesses et favorise des investissements non créateurs de valeur ajoutée, ni d’emplois décents nets, encore moins de distribution de salaires décents et donc de pouvoir d’achat. Il ne faut pas s’étonner qu’au Togo, le niveau de pauvreté atteigne près des 60 % de la population active avec une partie importante parmi les jeunes, les populations en zones rurales et les femmes. Une telle approche en économie n’est pas pérenne et conduit souvent à des crises et des violences.

3.      NML : Le niveau d’endettement global des pays dans la zone uemoa ne devrait pas atteindre 70 % du ratio d’endettement. De 32 % en 2010, le Togo se retrouve à plus de 50 % du PIB, y a-t-il a de quoi s’inquiéter ?

D’abord précisons que l’endettement intérieur du pays est souvent sous-estimé quand il n’est pas tout simplement pas pris en compte dans les statistiques qui traitent de la dette extérieure.  Pour éviter les difficultés de sources statistiques, je préfère m’appuyer sur les données de la Banque mondiale, laquelle tend à harmoniser les statistiques et surtout permettre les comparaisons sérieuses. Le montant des intérêts que le Togo paye sur sa dette extérieure (dette publique y compris les dettes liées aux garanties accordées par l’Etat) est passé de 1,87 millions de dollars des Etats-Unis (USD) en 2006 à 8,0 millions de USD en 2010, puis à 11,4 millions de USD en 2013 (dernier chiffre disponible 1). Quand le remboursement portant uniquement sur les intérêts de la dette est multiplié par 6 en 10 ans, on ne peut que souscrire à une montée rapide de l’endettement du Togo. Cela peut expliquer le désengagement généralisé sur le champ social, l’échec le plus important des deux mandats du système Faure Gnassingbé.

Pour mieux apprécier la situation, il importe de comparer la dette du Togo et celle du Bénin en rapport avec leur population respective. Autrement dit, est-ce qu’en 2014 (dernier chiffre disponible), la gestion passée du Président Yayi Boni du Bénin au plan de l’endettement est meilleure que celle du Togo ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la dette par habitant du Bénin en 2014 est de 242 USD par habitant (soit 141 741 FCFA 2) alors celle du Togo est de 344 USD (soit 201 240 FCFA). Si l’on rapporte cette dette en proportion de la richesse nationale à savoir le produit intérieur brut (PIB), l’endettement du Bénin est à 31 % en 2014, dont supportable alors que le Togo est à 55 % 3, largement engagée sur une voie où sa souveraineté économique est sous dépendance.

Le niveau d’endettement moyen de la région Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est de 49 % en 2014 et le Togo est largement au-dessus avec 55 %. Alors pourquoi le Gouvernement togolais affirme-t-il que le Togo n’est pas surendetté ? Tout simplement parce que ce Gouvernement se réfère aux critères de convergence macroéconomiques adoptés par l’UEMOA (Union économique monétaire Ouest-Africain) selon lesquels un plafond d’endettement des pays est fixé à 70 % d’endettement par rapport au PIB. En fait, lorsque les pays atteignent ce niveau, c’est que les 5 à 10 années précédentes ont fait l’objet d’une mauvaise gouvernance ayant contribué à l’augmentation de la dette. Leur autonomie en termes de décisions autonomes et d’orientation de la politique au service des populations sont proches de zéro. Les pays sont en fait en dépendance économique. Les critères statiques de convergence doivent être revus pour prendre en compte des critères plus dynamiques et moins politiques telles les moyennes régionales et continentales (UEMOA, CEDEAO, Afrique subsaharienne, Afrique) et mêmes les  moyennes des pays émergents notamment du BRICS.

Donc au regard de la moyenne de la CEDEAO (15 pays membres), le Togo est en voie très avancée de surendettement. Pour revenir à votre question, il y a de quoi s’inquiéter car le mode de calcul de l’endettement ne prend pas en compte des engagements comme les garanties ou les délais de paiements qui sont de véritables bombes à retardement en termes d’augmentation du niveau de l’endettement. Pour cela, il faut de la transparence et le Togo n’a pas la réputation de la transparence de ses comptes publics.

Il n’est jamais trop tard pour opter pour la transparence des comptes publics. Au contraire, c’est même cette non-transparence qui est récompensée lorsque l’on nomme les ministres de l’économie et des finances. Puisque si l’on doit noter que le seul ministre devenu Ministre d’Etat dans le gouvernement actuel du Togo est bien le ministre en charge de l’économie et des finances, cela semble signifier que celui qui a réussi en moins de 5 ans à augmenter l’endettement du Togo de 10 % du PIB, ce qui aura des conséquences fâcheuses sur les générations futures, est récompensé. Une forme bien particulière de récompenser la « bonne gouvernance ». En réalité, il suffit de satisfaire au service de la dette extérieure notamment celle des principales institutions financières internationales et oublier les « autres créanciers » moins influents pour que le tour soit joué. Donc, il y a de quoi s’inquiéter des chiffres qui seront affichés de l’endettement du Togo, lorsque le titulaire du poste aura pris sa retraite…

4.      NML : S’achemine-t-on finalement vers une nouvelle l’initiative PPTE ?

Non, pas dans l’immédiat car d’abord l’annulation des dettes n’est pas au programme des pays créanciers qui choisissent maintenant dans le cadre des « privatisations » d’annexer des pans entiers des capacités productives des pays, ou d’envoyer en éclaireurs les sociétés privées « amies » pour prendre possession du capital d’une partie importante d’entreprises africaines asphyxiées par le non-paiement de la dette intérieure par les gouvernements africains. Le Togo n’est pas un modèle qu’il faut donner en exemple sur ce point.

5.      NML : Un récent Rapport de l’ONG américaine GFI (Global Financial Integrity), classe le Togo en tête des pays africains subsahariens, aujourd’hui lourdement affectés par le phénomène de flux financiers illégaux, et la fondation OSIWA, d’estimer ces flux, à 18 milliards de dollars ces dernières années... Un commentaire ?

Précisons qu’il s’agit de flux financiers illicites, c’est-à-dire des fonds qui sont reçus, transférés ou utilisés de façon illégale et provenant principalement de l’évasion fiscale commerciale, la falsification des factures dans le commerce international, et des prix de transfert abusifs; des activités criminelles telles que le trafic de drogues, la traite des personnes, les transactions illégales sur les armes, la contrebande, la corruption active et la concussion de fonctionnaires corrompus. Il serait difficile de donner les statistiques du Togo sur chacun de ces points. Ce qu’il y a de sûr, et selon Global Financial Integrity, le Togo avait un niveau de sortie de flux financiers illicites de 497,6 % des revenus totaux issus des impôts et taxes dans le pays, largement au-dessus du Nigeria avec 229,4 %. En termes de richesses nationales, les flux financiers illicites qui quittent le Togo représentent près de 76,3 % du PIB.

Donc s’il n’y pas de corruption au Togo, il faudrait en reparler. Est-ce que cette situation s’est empirée ou améliorée, je vous laisse en juger.

6.      NML : Votre mot de fin 4.

YEA. Les solutions pour créer de la richesse au profit des populations ne semblent pas être comprises au point de fonder des politiques économiques qui asphyxient l’initiative du secteur privé des jeunes et bloquent littéralement l’investissement dans le secteur de la transformation, de l’entrepreneuriat et dans l’industrie. Aussi, l’émergence économique ne peut se faire avec un endettement qui ne crée par de la valeur ajoutée et une amélioration du pouvoir d’achat des populations, tout ceci dans un espace de libre-entreprise où l’Etat organise un environnement des affaires prévisibles et sains.  Sans l’éthique et la responsabilité sociale de l’Etat et des entreprises, l’avenir du Togo risque de continuer à fonctionner selon un système de coercition et de peur et surtout d’ignorance des règles simples des leviers économiques. Il faut alors associer les experts africains indépendants y compris ceux de la Diaspora pour offrir des réponses alternatives pour sortir le Togo de l’endettement 5, qui apparaît de plus en plus comme la résultante d’une gouvernance au service des intérêts étrangers, et moins des populations togolaises.

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