Oct 192016
 

Mr Fousseni SAIBOU 1, Journaliste à Kanal Fm

A interviewé :  Dr Yves Ekoué AMAÏZO, Directeur d’Afrocentricity Think Tank

E : yeamaizo@afrocentricity.info
Publication : www.china-africa-reporting.co.za, www.afreepress.info, www.27avril.com et Kanal FM

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Résumé : Le Franc CFA, un sujet devenu emblématique des pays membres de la zone franc. Mais pourquoi tant de polémiques au point qu’un ministre togolais a perdu son poste après avoir été lâché par les chefs d’Etat africains ? Certainement que les enjeux sont bien plus importants et les intérêts bien compris (dirigeants français comme africains) et les priorités bien loin des préoccupations des peuples africains. Alors, la monnaie commune africaine, une alternative ? A force de repousser les échéances, car il s’agit bien d’une décision politique, les dirigeants africains et français de la zone semblent opter pour 2024 ou même 2063. Bref, quand le poulet bicyclette mangera de la conne à sucre… YEA.

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1) Bonjour Docteur,

2) Parlez-nous un peu du franc CFA. Comment est-il devenu la monnaie des anciennes colonies françaises d’Afrique ?

Je vous remercie pour l’invitation. Pour répondre sérieusement à votre question, il y a lieu de se replonger un peu dans l’histoire des colonies de la France et d’aller à l’essentiel car ce thème est l’objet de mémoire et thèse de doctorat de pratiquement près de 40 % des étudiants africains en économie. Il est difficile d’être succinct sans passer sous silence plus d’un siècle d’exploitation monétaire des économies de la zone franc.

Les monnaies utilisées en colonie par la France étaient toutes reliées directement à la France quand il ne s’agissait pas tout simplement du Franc utilisé en métropole mais avec un différentiel.  Afin de permettre une ponction systématique et indolore sur les matières premières africaines, le commerce sans transformation était le droit commun et la transformation l’exception. Si une valeur ajoutée devait être créée, cela devait se faire en métropole. Aussi, l’évolution entre la parité du Franc français en cours en métropole ne faisait globalement que s’apprécier par rapport à celle utilisée en colonie, quel que soit le nom utilisé en colonie. À l’époque de la création du franc CFA le 26 décembre 1945, 1 F CFA valait 1,70 FF. Puis suite à la dévaluation du franc français (FF) le 17 octobre 1948, 1 F CFA valait 2,00 FF. Il fallait valoriser les produits issus des colonies et enrichir rapidement les colons.

C’est donc la logique de transfert des richesses des colonies vers la métropole qui sous-tend l’utilisation du Franc dans les pays francophones africains et la France. Aussi, après les banques coloniales et suite à la défaite de l’Allemagne au cours de la 2e guerre mondiale, les pratiques instaurées par l’Allemagne au temps d’occupation de la France sous le régime collaborateur de l’Allemagne, dit Régime de « Vichy », n’ont jamais été abolies pour les pays francophones faisant usage de la monnaie imposée par la France. C’est donc entre le 10 juillet 1940 et le 20 août 1944 sous le Maréchal Philippe Pétain durant l’occupation de la France par les forces armées d’Hitler obsédé par la création du Troisième Reich allemand, que le principe de ponctionner la France sans contrepartie équitable a été instauré. Ce principe aurait dû disparaître avec la fin de la guerre et la fin du nazisme. Loin s’en faut. La France du Général Charles de Gaulle a créé par décret le 26 décembre 1945 le franc CFA, le franc des colonies françaises d’Afrique. Plusieurs pays d’Afrique du Nord l’ont abandonné tour à tour.

Pour évacuer l’aspect colonial et coercitif mais aussi asymétrique des relations entre la France et ses anciennes colonies africaines au sud du Sahara, le Franc CFA après plusieurs appellations (en 1958, le franc CFA été le « franc de la communauté française d’Afrique » est actuellement désigné comme le Franc de la Coopération Financière en Afrique. Il s’agit du nom de deux monnaies communes à plusieurs pays d’Afrique constituant en partie la zone franc d’Afrique centrale (CEMAC) et celle d’Afrique de l’Ouest (UEMOA) avec des parités officiellement identiques sur papier et variables dans la pratique quand il ne s’agit pas de non-convertibilité d’une zone à l’autre. La zone Franc constitue des espaces monétaires et économiques autonomes avec chacun sa banque centrale et sa monnaie. L’appellation officielle de la devise FCFA est XOF (Afrique occidentale) et XAF (Afrique centrale) avec sur papier la même valeur alors que qu’il n’y a pas d’interchangeabilité, ni de convertibilité entre le Franc CFA d’Afrique de l’Ouest et celui d’Afrique centrale. Il s’agit donc bien de deux zones non communes.

Lors de l’instauration du nouveau franc français (FRF) le 27 décembre 1958, 1 F CFA valait 0,02 FRF. Puis il y a eu la dévaluation de 100 % du franc CFA le 11 janvier 1994 où 1 F CFA ne valait plus que 0,01 FRF. Pour faire oublier cette véritable arnaque organisée des richesses africaines, les repères se sont perdus avec l’arrimage du franc CFA à l’Euro au 1er janvier 1999 sans que le nom Franc ne disparaisse avec 1 € qui valait 655,957 F CFA.

Au Comores, c’est le Franc comorien qui prévaut avec depuis le 1er janvier 1999, un taux de change recomposé à partir de la parité entre le Franc français et l’Euro, à savoir 1 € pour 6,55957 FF, ce qui revient malgré une certaine volatilité sur les marché à 1 € pour 491,968 Franc comorien (FC).

Depuis leur origine et reconfirmé en 1992 par le Traité de Maastricht, un des traités constitutifs de l’Union européenne, (entrée en vigueur en 1993), les devises FCFA (Afrique de l’Ouest et Afrique centrale) ne sont que des contrevaleurs à parité fixe avec l’Euro, dont la valeur est garantie par le Trésor public français. Il s’agit donc bien d’un crédit octroyé à la France avec une reconnaissance de dette dont les termes dépendent de manière unilatérale de la France, membre du conseil d’administration de la Zone franc avec voix de véto. Aussi, cette monnaie de la France et non de l’Afrique comme l’a affirmé le Président tchadien Idriss Déby, n’est pas une monnaie africaine.

Aussi il ne faut pas s’étonner que sous prétexte de garantir en dernier ressort de la faillite du FCFA, la France a instauré une dépendance monétaire et politique doublée par une forme moderne d’instauration d’un avantage concurrentiel dans la zone franc avec une zone économique considérée comme une chasse gardée de plus en plus lézardée par la concurrence des pays émergents, notamment la Chine. Concrètement, aucune décision ne peut être prise au sein de la zone franc (CEMAC, UEMOA, Banque centrale des deux zones) sans l’accord du représentant de la France.

Il semble alors que la notion de convertibilité du FCFA devrait permettre une certaine crédibilité économique. Mais avec une monnaie surévaluée et des économies africaines non diversifiées avec une mauvaise gestion et beaucoup de corruption de part et d’autres, ce sont les dévaluations qui ont servi de thermomètre. Bref, le FCFA a empêché l’industrialisation, la transformation, la création d’emplois décents et pérennes. D’ailleurs les institutions financières de la zone franc sont de véritables usuriers qui obtiennent des taux entre 2,5 et 3,5 % de la banque centrale de la zone et les re-prêtent aux États membres à un taux près de 3 à 4 fois supérieur. Comme soutien à l’économie, on peut faire mieux. C’est une véritable guerre contre la montée en puissance du secteur privé industriel africain.

Pour ce qui est des avantages de la mise en commun des réserves de change où tous les pays devaient contribuer au pot commun, il faut bien se rendre compte que ce sont les plus gros qui étaient toujours créditeurs (Côte d’Ivoire, Cameroun, Gabon, etc.) sans d’ailleurs véritablement diversifier leur économie au plan industriel. Mais avec le boom pétrolier, ce sont ces derniers pays qui sont devenus créditeurs, sans d’ailleurs eux-aussi, opter pour l’industrialisation de leur économie. En réalité, la garantie monétaire de la France qui n’intervient qu’en dernier ressort -et de fait quasiment jamais-, est devenu inutile. Mais le FCFA est inconvertible en tant que tel. Essayez d’acheter avec cette monnaie en dehors de votre zone, personne ne l’accepte. Donc ce papier-monnaie n’a aucune valeur libératoire au plan mondial. Pourtant il faillait déposer encore récemment près de 50 % des réserves de change auprès du Trésor public français qui pouvait d’ailleurs faire un mauvais placement et justifier ainsi une usurpation de fait. La faillite de la banque internationale  de l’Afrique occidentale (BIAO) s’explique en partie par ce genre de manège.

Mais ce qui est caractéristique de la dépendance monétaire volontaire est qu’aucun des États africains faisant usage du FCFA n’a eu le courage collectivement ou individuellement d’imposer la création de la monnaie en Afrique par les Africains. Le FCFA (pièces et billets) se crée en France dans une petite ville de la Chamalières où réside l’imprimerie de la Banque de France. Alors, les pays africains ne font que subir l’inflation externe sans pouvoir réagir au plan monétaire. Avec le mode de calcul du prix à la consommation, il est impossible en utilisant les statistiques officielles de démontrer qu’il y a une grande inflation dans les pays de la zone franc, pourtant c’est la dure et triste réalité. Le faux « bas » niveau de l’inflation en zone France,

Selon les dernières statistiques d’avril 2016 du Fonds monétaire international,  le produit intérieur brut par habitant de la zone franc,  autrement dit la richesse par habitant de ladite zone, est restée dans l’état, à savoir de 1,7 % en 2004 à 1,8 % niveau en 2015 avec des disparités internes énormes entre les 70 % de la classe pauvre et le reste de la population. La zone d’Afrique australe et de l’est (COMESA) se situe simplement à l’étage supérieur avec 3,5 % en 2004 et 3,6 % en 2015. L’Afrique anglophone détachée des liens avec la France semble mieux distribuer les fruits de la croissance aux populations même si tout n’y est pas rose. Donc, les pays francophones n’ont aucune souveraineté monétaire et les dirigeants africains qui sont adeptes de la contrevérité des urnes ne sont pas prêts à changer cet état de fait. Ce deal malsain entre j’accepte l’inacceptable et je me maintiens au pouvoir en usurpant l’autodétermination des peuples africains de la zone franc est une constante de la postcolonie moderne.

Enfin, avec des taux d’inflation ne reflétant pas la réalité du terrain, les pays de la zone franc font une concurrence déloyale aux pays qui ont choisi de maîtriser leurs finances publiques. Entre le Ghana et le Togo et si la frontière était effectivement ouverte comme le prévoient les accords de la CEDEAO, le Togo se viderait au profit du Ghana qui bénéficie d’ailleurs de l’apport de la Diaspora africaine en général, ghanéenne en particulier. Au Togo, c’est le contraire, la Diaspora togolaise n’est pas recensée et n’est sollicitée que pour s’aligner sur  le pouvoir en place.

Les pays de la zone franc peuvent se permettre d’avoir une gestion des finances publiques peu rigoureuse, voire promouvoir la corruption d’État, tout étant « garanti » de pouvoir bénéficier de liquidité de la France, qui ne se gêne pas pour prendre possession des capacités productives via les forces du marché et le patronat, parfois mafieux compte tenu de la faiblesse de plus en plus avancée de la compétitivité des entreprises françaises en zone franc. Aussi les dépenses publiques des économies de la Zone franc servent souvent de soupape de sécurité pour octroyer des contrats qui sauvent des entreprises en France. Les endettements sont alors exclusivement conservés à la charge des pays africains qui peuvent alors bénéficier de « l’avocat » France pour recevoir des aides et un programme d’ajustement et de transfert de propriété au profit de son bienfaiteur. À défaut, ce sont des coups d’État et autres déstabilisations sauvages et primaires. L’insolvabilité des pays de la zone franc permet d’instaurer des programmes de redressement économique coercitifs où la privatisation sert de transferts des richesses du pays vers les pays créanciers, à commencer par les plus influents.

Enfin, il n’y a eu aucune intégration entre les deux principales parties de la zone franc (Afrique de l’ouest et Afrique centrale). Au contraire, le Franc CFA a servi justement à empêcher cette intégration.

Le Franc CFA est un vestige colonial anachronique qui n’a pas servi les intérêts des populations africaines mais plutôt une classe de dirigeants africains qui se sont coalisés pour défendre d’abord les intérêts de la France (publiques comme privés) avant de servir les intérêts de leur population. Ces espaces monétaires distincts n’ont pas permis d’améliorer l’intégration régionale qui stagne toujours autour de 10 % alors que l’Union européenne oscille entre 60 % et plus.

3) Le Franc CFA Profite-t-il réellement aux Africains ?

Il faut préciser votre définition du mot « Africain ». Si vous parlez des populations africaines sans influence qui constituent les 70 % de la classe pauvre, la réponse est NON. Pour la classe moyenne et surtout celle qui doit son existence au pouvoir en place, la réponse est oui. Mais est-ce que cela a contribué à sortir les Africains collectivement de la pauvreté, la réponse est non. Les dirigeants africains sont d’ailleurs principalement les premiers responsables du fait de leur choix stratégiques de s’aligner sur les anciennes puissances coloniales et moins de leur résister collectivement comme cela a eu lieu en Asie ou partiellement en Amérique latine.

4) Est-ce que la France a intérêt à ce que cette monnaie soit maintenue ?

Bien sûr ! Mais le FCFA est un réseau de puissance, d’amis qui se tiennent par la barbichette dans des réseaux occultes, mafieux, politiques, sociaux et culturels. Donc, ce n’est plus un problème de la France seule mais de la communauté liée à ce Franc CFA dont certains, incompétents, ne comprennent pas les enjeux, et d’autres profitent de l’aubaine de voir les erreurs de gestion et la corruption couverts par la garantie d’un État fort comme la France.  Cette dernière n’est pas seule responsable d’ailleurs, car le poids du secteur privé français et son impact sur les élections françaises est tel que l’État français peut parfois devenir celui qui promeut ce que veut le secteur privé français en Afrique, ce sans état d’âmes. C’est ce qu’on appelle, je crois, la « real politik ».

5) Le Franc CFA n’est-il pas une preuve que l’Afrique est encore dépendante économiquement de son ancienne métropole ?

Je ne sais pas s’il s’agit d’une preuve. Mais le développement que j’ai fait plus haut, vous permet de saisir la profondeur de la dépendance-interdépendance entre la France et les dirigeants africains. D’ailleurs, une gestion non postcoloniale de cet ensemble aurait pu donner de meilleurs résultats et profiter aux deux partis. Mais la puissance a des règles qu’ignore l’éthique.

6) La monnaie a déjà subi deux dévaluations. La dernière en 1994. Est-ce que ces dévaluations ont été profitables pour l’industrie africaine ?

Certainement pas. Pour qu’une dévaluation soit considérée comme compétitive, il faut que l’économie soit elle-même bien avancée sur le plan industriel et de la transformation locale avec du contenu technologique, des infrastructures et logistiques performantes.  Ce n’est pas du tout le cas de la plupart des économies de la zone Franc. À ce titre, la responsabilité de la France et des élites africaines sur le retard des infrastructures en zone franc est engagée. En moins de 12 ans, ce que réalise la Chine en infrastructure est impressionnant, et ce malgré la corruption.

Mais malgré les effets de manche ici et là, les dirigeants africains collectivement n’ont jamais été véritablement engagés dans l’industrialisation car demandant plus d’expertise, de stratégie et surtout de compétence. Lors de la Conférence des Chefs d’États de juillet 2016, l’industrialisation africaine est revenue en force sur papier. Mais rien en termes de budget. Les dirigeants africains se contentent de vouloir la sous-traiter à la Chine. Il suffit de voir les avancées en Éthiopie ou au Rwanda, par exemple.

7) L’industrie de l’Afrique francophone peine à se développer, comparativement aux pays anglophones. Est-ce que le Franc CFA y est pour quelque chose ?

Pour être factuel et selon les institutions financières internationales, l’Afrique représente à peine 1,2 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale alors que la région Asie et Pacifique vaut 26 % dont 19 % pour la Chine.

Lorsqu’un continent entier voit la valeur ajoutée manufacturière progresser rapidement, c’est que le pays ou le continent progresse. Autrement dit, la capacité à générer de la valeur ajoutée à partir de la modernisation de sa technologie, son management et ses industries sans compter ses échanges internet sans fil contribuent directement à la progression de la valeur ajoutée manufacturière de l’Afrique au sud du Sahara. Aussi et selon la Banque mondiale (2016), la VAM de l’Afrique subsaharienne est passée de 45 milliards de $ des États-Unis en 2000 à 161 milliards de $EU en 2014. En comparaison, la région Asie est et pacifique est passée de 1 859 à 4 945 milliards de $EU. L’écart entre les deux régions en 2000 était de 41,3 et le fossé s’est rétréci à 30.7 en 2014. Il y a donc bien une prise de conscience sur l’industrialisation en Afrique mais collectivement les dirigeants africains ont choisi de la sous-traiter à la Chine, à l’Inde, à la Turquie, et bien d’autres pays émergents y compris l’Afrique du sud qui s’impliquent de plus en plus dans les économies africaines. Les pays de la zone franc n’ont pas réussi à mettre en place la francophonie économique, alors il n’est même pas question de parler de francophonie industrielle.

8) L’Afrique peut-elle abandonner le Franc CFA et créer sa propre monnaie ?

Quand vous parlez d’Afrique, il faut préciser que vous faites allusion aux pays francophones car de nombreux pays africains ont déjà leur propre monnaie. Aussi, la réponse est oui. Mais pour créer une monnaie, encore faut-il le vouloir, s’organiser en conséquence en favorisant la création de valeurs ajoutées, l’équilibre des finances publiques, la prévisibilité de l’environnement des affaires et mettre en place un fonds monétaire africain sans oublier de respecter les textes sur l’intégration régionale. Alors ces préalables n’étant pas remplis, les dirigeants africains ont donc d’autres priorités, qui sont d’abord de se maintenir au pouvoir avec tout l’arsenal répressif.  Mais ceci n’est plus de l’économie.

9) Qu’est-ce que cela implique comme moyens et peut-être comme risques ?

IL s’agit d’une décision collective politique et n’implique aucun risque majeur mais du courage. Pour ce qui est des moyens, si le Ghana ou le Nigeria sont indépendants et souverains au plan monétaire, on peut se demander ce qui empêche ceux de la zone franc d’aller prendre des leçons et d’éviter les écueils.

10) Les sols et sous-sols des pays de l’Afrique francophone renferment encore d’énormes richesses, mais pourquoi leur industrialisation semble trainer le pas ? Est-ce par manque de volonté politique de nos dirigeants ?

Je vous ai expliqué plus haut qu’en plus du manque de vision, de clairvoyance et de stratégie sur le devenir de leur peuple, les richesses africaines sont d’abord traitées en postcolonie comme des richesses devant être transmises en priorité au maître postcolonial. Il se trouve que la notion de postcolonie est obsolète pour expliquer le phénomène des entreprises multinationales qui s’accaparent des terres, des mines, des capacités productives de tout un pays, ce avec la bénédiction de dirigeants politiques africains, mais aussi de chefs traditionnels souffrant parfois de ventrologie aiguë. Donc, si le manque de volonté est ce qui transparaît, en réalité, il s’agit d’abord de réseaux mondiaux qui défendent des intérêts communs et certains de nos dirigeants politiques africains sont des membres éminents, même si en pratique ce ne sont que des serviteurs aux ordres du capital mondial. D’ailleurs certains ayant tenté, seuls, de s’y opposer, se sont retrouvés au cimetière ou en exil, sans compter les humiliations diverses. La sortie de la zone franc doit être un acte collectif de responsables africains répondant à la vérité des urnes. Par ailleurs, la diversification économique du pays et la transformation des matières premières avec création d’emplois et de transfert des savoirs et des savoir-faire pourraient conduire justement à modifier le comportement des dirigeants de plus en plus hors-jeu de la géopolitique ou géoéconomie qui les entourent et dont ils semblent ne retenir que le principe de rester au pouvoir. Le rôle et la pression de la Diaspora africaine iront grandissants avec une volonté de s’affranchir sans qu’il ne s’agisse de créer de nouveaux fronts d’antagonismes économiques.

11) Vingt-trois africains figurent parmi les hommes les plus riches au monde, selon le classement de mars 2016 du magazine Forbes. Est-ce que ces richesses profitent à l’industrie de l’Afrique ?

La réponse est non. Beaucoup de ces Africains riches n’ont pas de comptes transparents sur l’origine de leurs richesses. Beaucoup sont des fils de ….. Enfin, ils sont nombreux à avoir bénéficié des largesses et des silences de l’État africain. Aujourd’hui dans la compétition internationale, un nombre infime semble prendre la mesure de l’industrialisation. Mais là encore, le milliardaire Dangote s’est contenté de promouvoir le ciment au lieu de démultiplier l’industrialisation des matériaux de construction à base de matériaux africains gratuits comme l’argile et offrir des briques cuites qui permettent d’avoir des maisons 5 à 10 fois moins chers. Donc, la richesse ne suffit pas pour faire des choix stratégiques de long terme qui servent les intérêts de l’ensemble des Africains. Je rajouterais pour être moi-même un dirigeant d’entreprise que  l’arrogance de certains dirigeants africains n’est pas propice pour promouvoir une Afrique éthique et écologique… Aussi, c’est d’une industrie propre qui ne crée pas d’autres problèmes aux Africains dont il est question. Là encore, trop de dirigeants choisissent la voie de la facilité et du court terme. Mais une nouvelle configuration est en train d’émerger : l’association entre un entrepreneur local africain, une expertise de la Diaspora africaine et un ou des partenaires étrangers décidés à accompagner l’Afrique. Si cette tendance se confirme, l’avenir de l’Afrique pourrait s’éclaircir.

12) Les banques régionales comme la BAD et la BOAD investissent-elles assez dans l’industrialisation de l’Afrique ?

Si vous regardez attentivement les projets qui ont été financés par le passé par ces institutions, la réponse est négative. Les banques ne financent que les projets que les dirigeants africains leur présentent. Par ailleurs, l’essentiel des financements du Groupe de la BAD provient du Fonds africain de développement où les pays non régionaux, c’est-à-dire les non-Africains détiennent la majorité des financements.  Ce sont donc les non-Africains qui financent essentiellement les projets de ces institutions. Enfin, l’industrialisation est classée comme relevant du secteur privé et du coup est soumise à des conditions de concurrence telles que les taux d’intérêts proposés par ces institutions ne sont pas adaptés pour l’industrialisation.

Enfin les conseils d’administration de ces institutions subissent du chantage pour le renflouement des fonds destinés à des financements. Donc les pays donateurs mettent souvent comme conditions de ne pas financer la transformation et l’industrialisation, sauf s’il s’agit des petits projets d’organisations non gouvernementales sans envergure.

13) Certains experts pensent que les regroupements régionaux constituent une force pour le développement des pays. Pourquoi au niveau de la CEDEAO, les choses ne semblent pas allées très bien pour l’industrie des pays membres ? 

Ce que vous appelez regroupements est ce que j’appellerais plutôt agglomération. Ce regroupement n’a pas besoin d’être exclusivement entre pays pauvres, en développement ou en lutte contre certains pays occidentaux, véritables prédateurs. Cette forme moderne d’agglomération des compétences doit être considérée comme une approche pour exister et se développer dans un monde en compétition avancée.

Au niveau de la CEDEAO, la prise de conscience existe. Mais les dirigeants africains sont pris d’abord pour la plupart dans des schémas d’alignement sur les intérêts des pays appliquant l’économie de la postcolonie et valorisant les « chasses gardées économiques ». Aussi, si les dirigeants de la CEDEAO étaient tous élus sur la base de la vérité des urnes, vous verriez que la notion d’agglomération de compétences et les choix stratégiques se feraient systématiquement au profit des populations et non au profit de ceux qui sont au pouvoir et leurs affidés ou obligés.

14) Quel rôle jouent les institutions mondiales, comme la Banque Mondiale et l’ONUDI dans l’industrialisation en Afrique francophone ?

Il faut distinguer entre les institutions de financement du développement comme le Groupe de la Banque mondiale et l’ONUDI (Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel) pour ce qui est de l’industrialisation de l’Afrique francophone. Les institutions de financement doivent assurer des retours sur investissement et l’industrialisation constitue un risque certain. Au niveau du Groupe de la banque mondiale, c’est surtout la Société financière internationale (SFI) qui est chargée de soutenir le développement du secteur privé. Mais là encore, quand vous analysez les projets financés, l’industrie a la portion congrue. Ce sont les mines et les infrastructures qui tiennent le haut du pavé. Les autres parties de la Banque mondiale mettent en place des projets d’amélioration de l’environnement macro-économique avec des succès mitigés. Mais, c’est vrai, l’industrialisation a longtemps été considérée comme un tabou par les membres du conseil d’administration du groupe de la Banque mondiale. Donc au niveau des projets et prêts octroyés en Afrique en général, francophone en particulier, l’industrie a assez systématiquement été marginalisée. Ce n’est d’ailleurs pas sûr que cela change. Aussi, peut-être que des espoirs vont venir des banques de développement des pays émergents, soit collectivement soit au niveau des États développeurs comme les banques de développement en Chine.

Pour ce qui est de l’ONUDI, voici une organisation qui produit les statistiques industrielles notamment la valeur ajoutée manufacturière et oublie systématiquement de calculer sa contribution à la non-amélioration des statistiques de trop nombreux pays africains, francophones en particulier. En guise d’exemple, cette institution a longtemps soutenu un pays comme le Sénégal. Pourtant, la part de la valeur ajoutée manufacturière (VAM) dans le produit intérieur brut (PIB) ou la richesse nationale a chuté passant de 12,0 % en 2005 à 11,3 % en 2015.

Pourtant, au cours de la même période, l’ensemble de la région Afrique de l’ouest (CEDEAO) voyait sa VAM progresser modestement en passant de de 6,9 % en 2005 à 9,3 % en 2015. Il en est de même où des millions ont été engloutis dans des schémas directeurs d’industrialisation par l’ONUDI venant en soutien à la Côte d’Ivoire et le résultat est décevant. Ce pays est passé de de 14,2 % en 2005 à 11,5 % en 2015. Il y a eu une amélioration modeste pour le Nigeria avec un passage de 6,4 % en 2005 à 9,9 % en 2015 mais il n’y a rien d’extraordinaire. Bref, la réalité est que ces institutions sont largement financées par des bailleurs de fonds dont les intérêts ne sont pas ceux du développement industriel mais de l’agencement des matières premières aux normes pour les exporter vers les pays du Nord afin de créer les emplois au Nord. Mais avec l’entrée des pays émergents et surtout de la Chine comme l’atelier de production mondiale (à plus de 60 %), les modalités de fonctionnement de cette organisation ne sont plus adaptées. Aussi, les interventions se font plus dans le palliatif comme la promotion de l’industrie verte, les capacités commerciales et non productives. Mais, de taille modeste, ces institutions n’ont pas d’effets de levier et leurs résultats sont peu probants tant en exemplarité qu’en qualité pour permettre d’avoir un effet d’entraînement sur le continent.

Par ailleurs, je rappelle que les dirigeants africains dans un dernier sursaut pour l’industrialisation ont fait adopter la 3e partie du projet « Décennie pour le développement industriel de l’Afrique (DDIA) » dont les deux premières phases se sont révélées n’être qu’un mirage compte tenu du très faible niveau d’industrialisation en Afrique. Aussi, au cours de l’Assemblée générale des Nations Unies, il a été adopté une résolution le 25 Juillet proclamant la période 2016-2025, la troisième Décennie du développement industriel de l’Afrique. Mais aucun budget disponible pour le moment. Les quatre institutions suivantes : la Commission de l’Union africaine (CUA), la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) et l’ONUDI sont « chargés » de développer, opérationnaliser et conduire la mise en œuvre de ce programme en fonction de leurs mandats respectifs mais surtout sur la base de contributions volontaires, lesquelles se font attendre…

Plus globalement, ce sont des institutions africaines d’appui à l’industrialisation durable avec un focus sur la diversification économique, la création de valeur ajoutée, le transfert de contenus technologiques, l’inclusion dans les agglomérations d’entreprises, la création d’emplois qui pourront permettre de rendre opérationnel l’Agenda 2030 pour le développement durable de l’Union africaine.

Toutes ces institutions jouent leur partition sans qu’il y ait coordination et parfois avec des contradictions. C’est aux dirigeants africains de savoir ce qu’ils ou elles veulent de ces institutions. Pour ce qui est des pays francophones, si certains dirigeants doivent continuer à demander l’avis du Gouvernement français ou des entreprises multinationales françaises avant de s’industrialiser, alors la route de l’industrialisation sera longue et parsemée d’embûches.

15) Est-ce que le partenariat Chine-Afrique constitue un atout pour l’industrie de l’Afrique Francophone ?

Bien sûr pour l’Afrique en général et pour l’Afrique francophone en particulier. Il faut rappeler que l’Afrique doit revoir ses partenaires industriels et tisser des liens de plus en plus étroits avec le nouveau Président de la Banque BRICS (Banque des pays émergents) qui va avoir son nouveau centre régional africain basé en Afrique du Sud.

Si selon La Présidente de la Commission de l’UA, Mme Dr Nkosazana Dlamini-Zuma, l’«Industrialisation ne peut pas être considérée comme un luxe, mais une nécessité pour le développement du continent », il faut donc savoir que l’industrialisation balbutiante africaine a besoin d’énergie, de port en eau profonde, d’internet à haut débit, de management éthique et des accès à des financements privilégiés et adaptés y compris des contreparties de compensation avec des pays amis. Dans le cadre de la coopération sino-africaine tenue en décembre 2015 à Johannesburg, en Afrique du Sud, le président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, avait défini comme priorités l’industrialisation de l’Afrique, la modernisation de l’agriculture et les infrastructures. Ce n’est pas tout à fait le cas d’institutions comme l’Agence internationale de la Francophonie. Donc il n’y a pas « photos ».

Aussi, c’est toute la culture et la définition des Africains de l’industrialisation qu’il y a lieu de mettre à jour. L’industrialisation ne peut plus se limiter à un « processus de fabrication de produits manufacturés avec des techniques permettant une forte productivité du travail et qui regroupe les travailleurs dans des infrastructures constantes avec des horaires fixes et une réglementation stricte » afin de passer d’un prototype à une production de masse. Dans le cadre de la mondialisation et l’interdépendance des économies, c’est une industrialisation fragmentée au sein d’agglomérations de compétence et de niches de marché où les Africains et Africaines peuvent offrir des biens et services uniques tout en améliorant leur savoir-faire par l’innovation et l’intégration des chaines de valeurs par une industrialisation respectueuse de l’environnement, ce avec des partenaires amis. Car le fait d’avoir mélangé tous les partenaires et croire qu’un ancien partenaire colonial mué en partenaire postcolonial allait automatiquement l’aider à s’industrialiser, l’Afrique francophone a oublié d’agir. Il est donc grand temps de retrouver la capacité et l’espace politique et économique décisionnel. Il ne peut qu’être collectif et ne pourra pas se faire sans l’apport de la Diaspora africaine. En effet, le concept gagnant passe par la monnaie commune africaine et l’approche d’un panier de monnaie.

Quant à la polémique, chacun de s’interroger sur sa priorité : être indépendant économiquement et monétairement ou continuer à dépendre d’une monnaie issue du nazisme colonial et malheureusement accommodant en premier lieu le pays créateur. Mais au fil des années, les dirigeants africains de la zone francophone ont considéré que la préservation du pouvoir à tous les prix passe par le maintien du FCFA. Aussi, la priorité de nombreux dirigeants africains de la zone francophone est en déphasage avec ceux des populations. Aussi, le pouvoir de véto au sein du conseil d’Administration de la zone franc n’est plus seulement celle des représentants de la France, mais bel et bien aussi celui des dirigeants africains qui sont soit muets ou adhèrent au status quo.

Les efforts de la Commission de l’Union africaine pour faire avancer la monnaie commune n’ont qu’à attendre. La date de création d’une monnaie commune régionale est systématiquement repoussée vers 2024 et peut-être 2063… A croire que les dirigeants africains de la zone francophone s’accommode de cette forme de servitude volontaire dont les retombées sont évidentes en termes de maintien au pouvoir, avec ou sans vérités des urnes.

Merci Docteur d’avoir accepté notre invitation.

Non c’est moi qui vous remercie.

17 octobre 2016.

Dr Yves Ekoué AMAÏZO

Directeur d’Afrocentricity Think Tank

E : yeamaizo@afrocentricity.info

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